En Turquie, la mort lente mais inéluctable de la presse indépendante
- Publié le 05-11-2019 à 19h14

La mort lente mais inéluctable de la presse indépendante. Ironie de l'histoire, c'est l'actualité de la presse elle-même qui fait les gros titres cette semaine en Turquie. Vendu à plus de 200 000 exemplaires, troisième titre le plus lu du pays, le quotidien national Hürriyet a remercié près de cinquante de ses journalistes par simple courrier, prenant par surprise Vahap Munyar lui-même, son rédacteur en chef. Une décision inattendue de la direction qui s'est, pour sa part, abstenue de toute justification à l'exception d'un laconique motif de "gestion".
Départs en cascade
La nouvelle a créé une onde de choc au sein de l'équipe. Elle a provoqué des démissions en série, dont celles de plumes particulièrement populaires comme la chroniqueuse Ayse Arman, qui se retire après 27 ans de service au journal : "Hürriyet n'existe plus. (… ) je suis née à Hürriyet, mais je réalise que je ne pourrais pas continuer à y vivre […] j'ai donné ma démission", a-t-elle annoncé pudiquement sur son compte Twitter. Dans un entretien accordé à la chaîne YouTube Medyascope, le journaliste sportif Kenan Basaran, qui fait partie de la "charrette", regrettait quant à lui que Hürriyet soit "progressivement vidé de sa substance […]. Il n'y a plus rien à dire ; professionnellement parlant, il n'existait plus aucun fondement éthique".
Les amis du président
Bien que spectaculaire, ce licenciement brutal n'est qu'un énième rebondissement dans le processus de dégradation du paysage médiatique en Turquie. La qualité de référence et le prestige de Hürriyet avaient déjà été largement entamés en avril 2018 lors de son rachat par le groupe Demirören, holding connue pour sa proximité avec le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. Si la concentration médiatique n'est pas un fait nouveau en Turquie, elle n'a jamais été aussi massive puisque 95 % des médias sont désormais inféodés au palais présidentiel, limitant toujours un peu plus l'expression de toute parole dissidente.
Dernier exemple en date de ce phénomène, la couverture de l'opération "Source de paix" lancée au nord de la Syrie le 9 octobre dernier, lors de laquelle les médias mainstream se sont exprimés d'une seule voix.
Les paroles critiques sont marginalisées de plusieurs façons : le think-tank conservateur Seta publiait par exemple début juillet un rapport, "Ramification en Turquie des institutions médiatiques internationales", qui prenait à partie nommément des journalistes travaillant pour des chaînes comme la BBC, Euronews ou Deutsche Welle, les accusant de partialité dans leur couverture notamment de la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016. Rares sont les titres indépendants qui parviennent à se maintenir et à tenir le cap dans un contexte où l'autocensure est désormais un mal répandu. L'un des rares journaux d'opposition, le quotidien Cumhuriyet, en a d'ailleurs fait les frais lors des opérations contre son siège, l'emprisonnement et les procès d'une dizaine de ses journalistes en 2016.
Internet comme dernier refuge
Les chaînes YouTube et les journaux en ligne comme Medyascope ou Gazete Duvar se multiplient et proposent des analyses critiques de l'actualité, mais les moyens consacrés au journalisme d'investigation sont désormais extrêmement limités, voire inexistants. Si cette presse, marginale, peut encore se prévaloir d'une certaine indépendance, cela n'empêche pas la censure de la viser régulièrement ; le journalisme d'opposition est condamné à appliquer la pratique du Phénix, tant il a développé une capacité à toujours renaître de ses cendres sous d'autres formes.