Après le détournement illégal d'un vol Ryanair, l'Union européenne isole la Biélorussie et prévoit de nouvelles sanctions contre le régime de Loukachenko
Dans une explosion inédite de colère, les dirigeants européens ont dénoncé les agissements du régime biélorusse.

- Publié le 24-05-2021 à 18h21
- Mis à jour le 25-05-2021 à 14h52

Cet "acte de terrorisme d'État" et de "piraterie", "complètement inacceptable", "ne restera pas sans conséquences". Les déclarations de plusieurs dirigeants européens avaient annoncé la couleur : l'Union européenne ne restera pas les bras croisés face aux agissements du régime biélorusse, qui a détourné dimanche un avion Ryanair effectuant la liaison entre Athènes, en Grèce, et Vilnius, en Lituanie, l'obligeant à atterrir à Minsk afin d'arrêter le journaliste Roman Protassovitch et sa compagne, qui se trouvaient à bord. Réunis à Bruxelles lundi soir, les vingt-sept chefs d'Etat et de gouvernement ont exigé la libération immédiate des deux jeunes gens, "fermement condamné" cet incident et annoncé toute une série de mesures, allant d'un blocus de l'espace aérien biélorusse à des sanctions visant le régime d'Alexandre Loukachenko.
"Nous ne tolérerons pas que l'on joue à la roulette russe avec la vie de citoyens innocents", a grondé le président du Conseil européen, Charles Michel, lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion.
"La réponse européenne doit être à la hauteur de ce fait inouï et inadmissible", expliquait une source diplomatique avant la réunion. Les dirigeants européens ont tout d'abord appelé les transporteurs aériens basés dans l'UE à ne plus survoler la Biélorusie. Lundi, la Lituanie avait déjà interdit à tous les vols vers ou depuis son territoire de traverser l'espace aérien biélorusse. Les Vingt-sept ont également soutenu l'interdiction d'accès des compagnies biélorusses, dont Belavia, à l'espace aérien et aux aéroports de l'UE.
Les chefs d'Etat et de gouvernement ont par ailleurs chargé les ministres des Affaires étrangères d'ajouter des nouvelles personnes et entités à la liste européenne de sanctions visant le régime d'Alexandre Loukachenko. Pour rappel, 88 Biélorusses sont déjà ciblés par des sanctions européennes (interdiction de pénétrer sur le territoire européen, gel de leurs avoirs détenus dans l'UE, etc.) à cause de leur implication dans la manipulation des élections ou la répression des opposants pro-démocratie, qui manifestent depuis des mois contre la manipulation des élections présidentielles d'août dernier.
La piste des sanctions économiques
Les Etats membres ont même ouvert la porte à "des sanctions économiques ciblées" contre Minsk, invitant Josep Borrell, chef de la diplomatie européene, et la Commission à faire des propositions en ce sens. Ce n'était pas gagné, l'opportunité d'imposer à Minsk des sanctions économiques trop sévères ne faisant pas l'unanimité au sein de l'Union.
Certains Etats membres – en particulier ceux d'Europe centrale et orientale, comme la Pologne ou les États baltes – appellent depuis longtemps à frapper le régime de Loukachenko au portefeuille. "Le temps de la rhétorique est révolu. Nous avons besoin d'actions claires afin de changer le modèle de comportement de ce régime dangereux", a donc plaidé Gitanas Nauseda, président lituanien, à son arrivée au sommet.
"Nous pouvons faire beaucoup plus", a également estimé Mark Rutte, Premier ministre néerlandais. Cet épisode "mérite une réaction européenne forte, qui vise non seulement le régime, mais aussi particulièrement les entreprises détenues par l'État. C'est là qu'il faut agir si vous voulez vraiment toucher les poches de Loukachenko et de ses acolytes", a-t-il poursuivi. Une possibilité serait aussi de limiter l'importation de gaz russe via la Biélorussie, qui en tire des bénéfices financiers en tant que pays de transit. Mais cela pourrait s'avérer délicat, au vu de la grande dépendance de l'UE au gaz russe.
Sur le dossier biélorusse, d'autres, comme la la France et l'Allemagne, prônent donc la prudence, que ce soit pour des raisons géopolitiques ou à cause du risque qu'elles frappent aussi la société civile. Avant la réunion, la chancelière Angela Merkel plaidait ainsi pour des sanctions visant surtout des responsables biélorusses.
Un enjeu crucial
L'unité européenne sera mise à l'épreuve lorsque les Vingt-sept devront décider des sanctions économiques concrètes qu'ils sont prêts à imposer au régime biélorusse. "La difficulté n'est pas l'accord politique sur les sanctions, mais de trouver les bonnes sanctions", résumait lundi une source diplomatique. Reste que l'UE ne pourra pas se permettre d'apparaître trop laxiste, face à ce qu'elle considère comme une attaque. À savoir le détournement d'un avion, transportant des citoyens européens, par la dernière dictature d'Europe.
"C'est un vol entre deux capitales européennes. Les citoyens européens ont été pris en otage, dans le contexte d'une arrestation illégale", a constaté lundi soir le Premier ministre belge Alexander De Croo, en référence au sort réservé à l'opposant Protassovitch. "Ce qui s'est passé hier est un scandale international. Les vies de civils, notamment européens, ont été mises en danger. C'est une menace pour la sécurité internationale et l'aviation civile", a également déclaré Charles Michel, président du Conseil européen.
De manière générale, les dirigeants européens semblaient donc avoir pris conscience de l'enjeu : assurer la crédibilité de l'UE et sa capacité à se défendre face aux agressions externes. Même si d'aucuns s'interrogeaient par exemple sur le silence de Viktor Orban face à cet incident – rappelons à ce titre que M. Loukachenko avait décrit la Hongrie comme le pays qui "comprend la Biélorussie mieux que tout autre" État membre de l'UE.
Le spectre de la Russie
Les liens du régime de Loukachenko avec la Russie – dont Budapest est aussi un allié – pourrait néanmoins venir compliquer d'autant plus la tâche des Européens. Des éclaircissements sont encore attendus sur cet incident et une enquête devrait démarrer au niveau de l'Organisation de l'aviation civile internationale. Selon l'eurodéputé et ancien ministre des Affaires étrangères polonais, Radek Sikorski, "s'il s'avère que les agents du KGB qui ont embarqué dans l'avion de Ryanair détourné vers Minsk étaient russes, alors le personnel et les actifs russes devraient aussi être sanctionnés".
Mus par des intérêts et des liens distincts, parfois divergents, avec Moscou, les Vingt-sept ont aussi fait point lundi sur leur politique commune vis-à-vis d'une Russie de plus en plus hostile, avant de charger Josep Borrell de dresser un rapport à ce sujet. Aucune décision concrète n'était donc attendue. Or plusieurs sources européennes indiquent que le dossier biélorusse est intrinsèquement lié à la manière dont l'UE entend finalement traiter avec Moscou, qui a qualifié les réactions européennes de "choquantes" et dont le soutien au régime de Loukachenko n'a jamais fait de doute.