Sergueï Krikalev, le "dernier citoyen soviétique" bloqué dans l'espace
Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", LaLibre.be relate l'histoire insolite du cosmonaute Sergueï Krikalev.
- Publié le 09-01-2022 à 11h59

Les chars de l'armée soviétique envahissent Moscou et prennent position sur différentes artères stratégiques. Frustrés par les réformes structurelles du président de l'URSS Mikhaïl Gorbatchev, les partisans de la ligne dure communiste veulent reprendre le pouvoir par la force. Le 19 août 1991, le désordre règne dans les rues moscovites. Une partie des habitants tente de bloquer l'avancée des blindés, mais le coup d'Etat est en cours. En vacances en Crimée, Gorbatchev est écarté du pouvoir. L'état d'urgence est déclaré et le chaos soviétique engourdi rapidement le reste du monde. "La première partie du coup est réussie. Mais quelles sont ses chances d'aboutir ?", questionne en direct le président Mitterrand à la télévision française. Trois jours durant, le monde entier suit attentivement les manœuvres au sein du régime communiste : le putsch échoue, mais l'Union soviétique ne se relèvera pas. Le 25 décembre, Gorbatchev annonce sa démission. C'est la dislocation de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Avec probablement un peu de retard, à plus de 300 km de la planète Terre, un homme apprend que le pays qui l'a envoyé dans l'espace n'existe plus.
Mai 1991. Au cosmodrome de Baïkonour (Kazakhstan), le Soviétique Sergueï Krikalev s'apprête à monter à bord d'une fusée Soyouz de 10 étages. C'est de cette base de lancement russe qu'ont été envoyés dans l'espace le premier satellite (Spoutnik), animal (Laïka) et humain (Youri Gagarine). Son compatriote Anatoly Artsebarsky et la Britannique Helen Sharman ont eux aussi été sélectionnés pour une mission au sein de la station spatiale russe Mir. Avant de décoller, la légendaire pause pipi. En 1961 Youri Gagarine aurait demandé au conducteur de l'autobus qui l'emmenait vers le pas de tir de s'arrêter pour qu'il puisse uriner. Superstition et puis tradition, les astronautes russes ont pris pour habitude de se soulager sur la roue arrière du véhicule. L'affaire est faite, décollage !
Ayant déjà séjourné dans la station spatiale lors d'une première mission en 1988, le jeune Krikalev (32 ans) est familier avec cet endroit que l'on dit aussi bruyant que puant. "Il donne l'impression d'être à la maison", témoignera plus tard Sharman qui, après une semaine en orbite, retourne sur terre avec l'équipage qui les a précédés dans la station. Krikalev et Artsebarsky sont seuls à bord. Ils ont cinq mois pour effectuer six sorties dans l'espace et diverses réparations.
Mais la crise politique qui se joue en URSS chamboule les plans initiaux. La politique menée par le président de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, réduit le contrôle de l'Union sur les États soviétiques et amène nombre d'entre eux à revendiquer leur indépendance. Le Kazakhstan, où se trouve le cosmodrome de Baïkonour, en fait partie. Gorbatchev, afin d'apaiser les tensions, annonce que le cosmonaute qui aurait dû relever Krikalev restera au sol. Un Kazakh moins expérimenté prendra sa place sur le prochain vol vers Mir. Le retour de Krikalev est reporté jusqu'à nouvel ordre.

Les effets sur la santé humaine des séjours prolongés en apesanteur n'étant - encore aujourd'hui - pas exactement connus, l'homme bloqué dans l'espace s'inquiète. Ai-je assez de force ? Serai-je capable de m'adapter à ce séjour plus long que prévu ? "Naturellement, à un moment donné, j'ai eu des doutes", témoignera-t-il plus tard. Et l'invasion de la capitale de l'Union soviétique par les chars de l'Armée rouge n'amène pas de perspectives plus précises. Le Discover Magazine rapporte l'incompréhension de l'astronaute lors du putsch d'août 1991 : "Pour nous, c'était totalement inattendu. Nous n'avons pas compris ce qui s'était passé. Nous discutions de tout cela et nous tentions de saisir comment cela affecterait le programme spatial."Dans les mois qui suivent, Gorbatchev démissionne et les États soviétiques déclarent les uns après les autres leur indépendance.
Près de cinq mois en orbite se sont écoulés lorsque trois nouveaux cosmonautes rejoignent Mir, mais aucun d'entre eux n'a l'expérience de Sergueï Krikalev pour entretenir la station spatiale. Après une semaine à cinq, le compagnon Artsebarsky et deux autres retournent sur Terre. Krikalev reste. Et plus il reste en orbite, plus l'argent de la Russie se fait rare.
L'hyperinflation frappe le pays, obligé de vendre des places à bord de ses fusées aux pays occidentaux pour trouver de l'argent, et même d'envisager de vendre la station spatiale. L'Autriche verse sept millions de dollars et le Japon en aligne douze pour être acheminés vers la station spatiale. "Ils disent que c'est dur pour moi et pas vraiment bon pour ma santé. Mais le pays connaît de telles difficultés que la possibilité d'économiser de l'argent doit être la priorité absolue", commente Krikalev visiblement prêt à sacrifier sa propre santé pour maintenir les opérations en orbite. Car il existait une solution pour rentrer auprès de sa famille. Il pouvait monter dans la capsule Soyouz prévue pour une sortie précipitée. Mais étant la seule personne à bord capable d'assurer les quotidiennes opérations de maintenance, cela aurait signifié la fin de Mir. Krikalev et son nouveau camarade, l'Ukrainien Aleksandr Volkov, restent donc à bord.
L'Allemagne finira par payer 24 millions de dollars pour envoyer son mécanicien Klaus-Dietrich Flade dans l'espace. Un deal qui permet à Sergueï Krikalev d'atterrir le 25 mars 1992 sur le sol de la République du Kazakhstan, désormais indépendante. Après 311 jours en orbite, à la sortie de la capsule, la presse décrit un cosmonaute "blanc comme un cachet d'aspirine et en sueur, tel un morceau de pâte mouillée". Les lettres "CCCP" ("URSS" en russe) toujours floquées sur sa combinaison valent à Sergueï Krikalev d'être à jamais le "dernier citoyen soviétique".
L'antihéros
Krikalev va retourner dans l'espace. Il y passera en tout 803 jours. Un record qui sera seulement battu en juin 2015 par Guennadi Padalka (878 jours).

Pour ses performances loin de la Terre, le cosmonaute est décoré par les Russes, les Français et les Américains. Un film et une flopée d'articles de presse lui sont aussi dédiés. Nombreux sont les journalistes surpris par l'humilité de cet homme qui a côtoyé les étoiles. Interrogé par Libération en 2000, Krikalev continuait à déconstruire calmement le mythe de héros du cosmos qui entoure sa personne. Oui, il a été "bloqué" un moment dans l'espace, mais jamais "oublié". Et non, il n'a jamais été laissé seul dans la station Mir. Et puis, une fois les légendes déconstruites, il s'autorise à partager quelques brides de son deuxième séjour dans l'espace. "J'ai eu la nostalgie du chant des oiseaux, des odeurs de la pluie", narre-t-il auprès de nos confrères français. "Dans la station, on a la même sensation olfactive tout le temps. Petit à petit, au fil des mois, cette monotonie devient désagréable. Il y a eu des tentatives pour y remédier, restituer artificiellement dans la station le bruit et l'odeur de la mer, du vent. Mais ça ne marche pas. À tout moment, l'exclusion du milieu naturel pèse sur les sens des cosmonautes."