A la fête du Parlement européen, où le débat sur son "vrai" domicile, bruxellois ou strasbourgeois, s'est invité
Le Parlement européen a tenu une cérémonie à Strasbourg à l'occasion de son 70e anniversaire. Une occasion pour la France de vanter l'importance de la capitale alsacienne.

- Publié le 22-11-2022 à 19h47
- Mis à jour le 25-05-2023 à 16h48

"L'Europe ne se fera pas d'un coup. Elle se fera par des réalisations concrètes en créant d'abord une solidarité de fait". C'est avec ces mots, prononcés le 9 mai 1950 par Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères français et père fondateur de l'UE, que s'est ouvert mardi la cérémonie des 70 ans du Parlement européen, dont l'histoire commence en 1952. La vidéo, diffusée devant un hémicycle quasiment plein à Strasbourg, pointe ainsi les grands moments et les grandes figures qui ont marqué l'Union européenne. Une phrase de Simone Veil de 1979 provoque une vague d'émotion : "C'est un grand honneur que vous m'avez fait, en m'appelant à la présidence du Parlement européen". Applaudissements dans la salle.
Même hommage pour Nelson Mandela, au moment où il accepte le premier prix Sakaharov en 1988. Ou pour Helmut Kohl qui s'adresse au Parlement européen en 1989, après la chute du mur de Berlin pour saluer la "construction de l'Europe unie" comme une "œuvre de paix". C'est peut-être la phrase du président français François Mitterrand, "le nationalisme c'est la guerre", qui provoque le plus d'engouement dans l'hémicycle, près de trente ans plus tard. Qui plus est dans le contexte où la Russie a ramené la guerre sur le continent européen, en Ukraine.

"Une Europe portée par les citoyens"
Voilà qui illustre le constat du Premier ministre belge, Alexander De Croo. "L'Europe d'aujourd'hui n'est pas nécessairement poussée en avant par des leaders visionnaires comme ceux de nos livres d'histoire. Aujourd'hui, le projet politique de l'Europe est porté par des citoyens visionnaires", déclare-t-il, saluant leur pression pour que l'Europe apporte des réponses aux crises même dans des domaines où elle n'avait pas forcément de compétences. Le Belge cite ainsi le Covid-19, mais surtout les prix de l'énergie, un sujet qui lui tient à cœur et sur lequel il exige des décisions fortes et inédites de la part l'UE.
M. De Croo sait aussi comment caresser les eurodéputés dans le sens du poil, en appelant "à renforcer le Parlement européen". "Cela aurait été étonnant de ne pas avoir des applaudissements", blague-t-il d'ailleurs, lorsqu'il entend que la recette fonctionne. Il était après tout prévisible que les eurodéputés, dont Manfred Weber, président du groupe du Parti populaire européen, appelleraient lors de ce débat à doter le Parlement européen d'un vrai pouvoir d'initiative législative. "Vous aurez alors des solutions votées, clé en main. Sur l'inflation, sur l'énergie, sur l'asile et l'immigration", promettra aussi Stéphane Séjourné, chef du groupe Renew Europe, demandant aussi "plus de pouvoirs budgétaires" et des listes transnationales pour les élections européennes.
Strasbourg, Strasbourg, Strasbourg, dit Elisabeth Borne
Un moment d'inattention aurait suffi pour rater l'appel d'Alexander De Croo à "continuer à relier "Bruxelles" et "les citoyens européens". La référence à la capitale belge, connue aussi comme celle de l'Europe et qui accueille un des sièges du Parlement européen se voulait subtile. Comme pour éviter le débat sur le "vrai" domicile du Parlement européen – dont l'activité se déroule entre Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg – , alors que la France ne manque jamais une occasion de s'imposer sur ce dossier. S'il est vrai que la capitale alsacienne est le siège officiel du Parlement européen, dont le secrétariat général se trouve à Luxembourg, le rythme des travaux s'est intensifié à Bruxelles, ce qui a lancé l'idée d'y déménager tous les services de l'institution. Un scénario dont la France refuse d'entendre parler.
Mais c'était sans compter l'intervention du Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, qui a mis les pieds dans le plat. "Bien sûr, le Premier ministre De Croo a dit qu'il fallait rapprocher Bruxelles des citoyens. La Première ministre française Elisabeth Borne dira qu'il faut rapprocher les citoyens de Strasbourg. Donc je dirais aussi qu'il faut rapprocher Luxembourg des citoyens", ironise-t-il. Il a vu juste, puisque quelques minutes plus tard, Mme Borne répétera incessamment, devant l'hémicycle, que Strasbourg est "le centre de la démocratie européenne", que "le cœur de la démocratie bat ici", que se réunir à Strasbourg c'est "rendre hommage à l'histoire". Ce, avant de signer dans l'après-midi, à la préfecture, une déclaration en faveur de Strasbourg comme "capitale européenne".
Rappel des valeurs européennes
"Même dans notre famille européenne il est important de faire un rappel des valeurs et des règles, qui doivent nous unir", a cependant insisté Xavier Bettel, dans un discours fort et visiblement improvisé, faisant référence sans les nommer à la Pologne et la Hongrie, qui bafouent l'état de droit et les valeurs de l'UE. "Certains pays font une stigmatisation contre les minorités sexuelles", a-t-il dénoncé, rappelant qu''"être homosexuel, d'origine juive et libéral m'aurait condamné trois fois à mort (pendant la Seconde guerre mondiale). Aujourd'hui, je suis libre devant vous et un chef de gouvernement élu. C'est ça le projet européen".
Des propos qui prennent tout leur sens lorsque Ryszard Legutko, eurodéputé polonais issu du parti Droit et Justice au pouvoir à Varsovie, prend la parole. Membre du groupe des Conservateurs et réformistes européens, il attaque violemment le Parlement européen, sous les huées de l'hémicycle et les applaudissements de l'extrême droite. Il l'accuse d'avoir "fait du mal à l'Europe", de '"l'infecter avec un esprit partisan" de gauche et de "dicter des choses aux sociétés hongroises et autres" – le Parlement européen a été très vocal pour dénoncer les dérives de Budapest et de Varsovie et pour exiger à l'UE d'agir. "Avec vos deux minutes (d'intervention), vous avez prouvé que la diversité et la démocratie existent bel et bien dans cette maison", cingle alors la présidente de l'institution Roberta Metsola. Tout comme il a prouvé que le combat pour la défense de l'état de droit continue, plus de 70 ans après la naissance du projet européen.