La Bosnie va obtenir le statut de candidat à l'adhésion à l'Union européenne: pourquoi cette décision n'a pas provoqué d'explosion de joie à Sarajevo
Réunis mardi à Bruxelles, les ministres des Affaires européennes des Vingt-sept ont donné leur feu vert pour faire avancer le pays sur son chemin européen et y encourager l'unité.

- Publié le 13-12-2022 à 19h44
- Mis à jour le 13-12-2022 à 19h49

Il faut parfois se forcer un peu pour avoir l'air de bonne humeur. Mardi, en début d'après-midi, la ministre des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, Bisera Turkovic, annonçait sur Twitter que "de bonnes nouvelles nous arrivent de Bruxelles". Réunis à Bruxelles, les ministres des Affaires européennes des Vingt-sept ont en effet approuvé l'octroi au pays du statut de candidat à l'adhésion à l'Union européenne, une décision qui devrait être entérinée jeudi par les chefs d'État et de gouvernement européens. Mais c'est avec une glaciale indifférence que les citoyens de Bosnie-Herzégovine ont accueilli la nouvelle, qui ne fait même pas la Une des sites d'information.
"C'est un message adressé à tous les citoyens de Bosnie-Herzégovine pour leur dire que leur avenir est dans l'UE", s'est réjoui de son côté Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne. Sarajevo avait présenté sa candidature en 2016. Mais il a fallu la guerre en Ukraine et les menaces d'implosion du pays dont l'unité est toujours remise en cause par les nationalistes croates et serbes, pour que les Vingt-sept décident de prendre cette mesure.
Encourager l'unité du pays
L'Union veut lancer un double signal : encourager l'unité du pays face aux menaces de sécession que le leader sécessionniste serbe Milorad Dodik n'a que provisoirement remisées, mais aussi rappeler que la perspective européenne demeure ouverte aux pays des Balkans. Tel était déjà le message du sommet qui a réuni la semaine dernière, à Tirana, les dirigeants des pays de l'Union et ceux des Balkans occidentaux afin de montrer "l'unité" de l'Europe face à la Russie.
L'obtention du statut de candidat n'est qu'une étape dans le long parcours de l'adhésion – dans les Balkans, ce statut a été reconnu à la Macédoine du Nord dès 2005, et le pays, longtemps bloqué par les vétos de ses voisins, a effectué peu de progrès depuis. L'Albanie, le Monténégro et la Serbie bénéficient également de ce statut, mais ces deux derniers pays sont loin d'avoir bouclé des négociations d'adhésion que ni Tirana ni Skopje n'ont encore ouvert.
Quant au Kosovo, il a confirmé mardi qu'il allait présenter sa candidature, mais celle-ci a peu de chances d'aboutir, quand cinq Etats-membres de l'UE ne reconnaissent toujours pas son indépendance. Pour le Kosovo, le premier défi consisterait à obtenir enfin la levée du régime des visas pour l'espace européen de libre-circulation Schengen, théoriquement promise pour l'an prochain.
Encore des défis à venir
En Bosnie-Herzégovine, l'octroi du statut de candidat aura pour principale conséquence d'obliger le pays à se doter d'une équipe de négociations et de se pencher enfin sur les arides dossiers de réformes requises pour intégrer dans sa législation l'acquis communautaire, à savoir le droit européen. Dans son dernier rapport d'étape, la Commission avait fixé une série de priorités pour le pays, comme la réforme de la justice ou l'adoption d'une loi sur les conflits d'intérêts.
Autant de gageures pour un pays qui n'a toujours pas de gouvernement deux mois après les élections du 2 octobre, où la répartition des postes dans les ministères comme dans les ambassades dépend des logiques clientélistes des trois principales formations ethno-nationalistes, et où le vote de la plus anodine des lois demande souvent des mois voire des années de parcours du combattant. La Bosnie-Herzégovine est aussi toujours un pays à la souveraineté limitée par les compétences d'un Haut représentant international (OHR), chargé de veiller à la bonne application des accords de paix de 1995 : également représentant de l'UE, il dispose de pouvoirs discrétionnaires qui lui permettent de casser ou d'imposer des lois. Mais on ignore encore le degré d'ingérence qu'il pourrait avoir dans le processus de pré-adhésion.
Attendue depuis le Sommet de Tirana, la décision européenne n'a pas provoqué d'explosion de joie à Sarajevo, où personne n'imagine que ce statut de candidat pourrait provoquer des changements rapides dans la situation du pays. Les Bosniens restent bien plus préoccupés par l'inflation qui ronge leur pouvoir d'achat et par l'hiver qui vient alors que la dépendance énergétique du pays vis-à-vis de la Russie pourrait l'exposer à des coupures de courant ou de chauffage. Mardi soir, toutefois, Bosniaques, Croates et Serbes de Bosnie-Herzégovine vont oublier pour un temps leurs rancunes, en soutenant tous l'équipe de la Croatie voisine…
