À Kiev, les Occidentaux promettent de "faire mieux" pour aider l'Ukraine face à la guerre, "qui va déterminer le cours du XXIe siècle"
Le 24 février 2024 marque les deux ans depuis le début de l'invasion russe. Ursula von der Leyen, Alexander De Croo, Giorgia Meloni et Justin Trudeau sont venus dire à Kiev que l'Occident reste à ses côtés. Et compte renforcer son soutien.

- Publié le 25-02-2024 à 13h14

"Depuis deux ans, l'Ukraine se bat pour son existence", rappelle une carte postale, posée dans le compartiment couchettes. Elle est destinée aux "alliés qui savent que la liberté n'a pas de prix". "C'est un honneur de vous accueillir à bord". Signé, "l'équipe ukrainienne des chemins de fer", qui relient encore l'Ukraine au monde. Parti de Przemyl, à l'Est de la Pologne, le train de nuit transporte en ce vendredi soir quatre dirigeants occidentaux et leurs délégations. Direction Kiev. Avec la promesse de redoubler d'efforts pour aider les Ukrainiens à repousser l'invasion russe, lancée le 24 février 2022.
Ont répondu présents : Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne ; Alexander De Croo, Premier ministre de la Belgique, qui pilote le Conseil de l'Union européenne jusqu'en juillet ; Giorgia Meloni, Première ministre italienne, dont le pays préside en 2024 le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, plus Union européenne) ; et Justin Trudeau, Premier ministre du Canada, membre de poids de l'Otan. À quatre, ils représentent donc tout le camp occidental, dont l'avenir et les valeurs se jouent aussi dans les tranchées en Ukraine. "Vous êtes le fer de lance qui va déterminer le cours du XXIe siècle", lance Justin Trudeau, lors d'une cérémonie à l'honneur de la bataille de Hostomel.
Le souvenir des victoires

Le vent, puissant, traverse les ruines calcinées et criblées de balles d'un entrepôt. Des carcasses d'avions gisent le long de la piste d'atterrissage, vestiges d'une lutte qui a déterminé le cours de la guerre. Plus loin, trône, éventré, le mythique Antonov An-225 Myria, le plus gros avion cargo du monde, fierté des Ukrainiens. Dès le 24 février, les Russes ont pris pour cible l'aéroport de Hostomel, dans la banlieue de Kiev. L'objectif était d'en faire la tête de pont des troupes russes, qui devaient prendre la capitale en quelques jours, puis y installer un gouvernement à la solde du président russe Vladimir Poutine. Mais c'était sans compter la détermination des Ukrainiens, qui ont fait échouer la tentative de blitzkrieg russe et ont récupéré le site, en avril. "Ici, Poutine a perdu. Ici, le monde a vu que tout mal peut être vaincu", s'est félicité le président ukrainien Volodymyr Zelensky, avant de remettre des médailles à plusieurs héros de cette bataille.
L'ambiance est lourde. Il semble loin, le temps où Kiev enchaînait victoire sur victoire, défiant les pronostics. Les Ukrainiens tiennent. Mais la grande contre-offensive lancée cet été a été décevante. Forte d'une économie de guerre, la Russie grignote du territoire. La population ukrainienne ne sait plus si elle doit encore espérer ou plutôt préparer un plan B. À Kiev, sur l'interminable "Mur des héros" qui longe la cathédrale Sainte-Sophie, la place commence à manquer pour afficher les photos des soldats morts au combat. Beaucoup n'avaient pas encore soufflé leur vingtième bougie.
Un soutien occidental majeur, mais lent
Les gestes politiques symboliques, comme le passage à Kiev de leaders, n'ont pas perdu de leur valeur aux yeux des Ukrainiens. À l'entrée du Parlement, une employée saute de joie lorsqu'elle aperçoit sur son écran Alexander De Croo, qui s'apprête à tenir un discours devant les députés. Mais au-delà du soutien moral, l'Ukraine a désespéremment besoin de plus d'aide, surtout militaire. De munitions et de systèmes de défense aérienne. "Si aujourd'hui vos soldats doivent battre en retraite, ce n'est pas parce qu'ils manquent de courage, mais parce qu'ils n'ont pas assez de munitions. Si aujourd'hui vos pilotes ne dominent pas le ciel ukrainien, ce n'est pas parce qu'ils manquent d'habileté, mais parce qu'ils n'ont pas assez d'avions de chasse. Nous devons faire plus, nous devons faire mieux", a donc déclaré le Premier ministre belge, sous un tonnerre d'applaudissements des parlementaires.

Le soutien occidental a été majeur. À eux seuls, les Européens ont apporté 88 milliards d'euros d'aides à l'Ukraine, dont 28 milliards de soutien militaire (bilatéral et via un instrument commun), a rappelé Ursula von der Leyen. Mais depuis le début du conflit, les armes arrivent au compte-gouttes. Les Occidentaux craignent l'escalade avec la Russie. Ils jonglent aussi avec les contraintes budgétaires, l'érosion des stocks militaires, les limites de l'industrie de défense, les échéances électorales et la montée de l'extrême droite… À Washington, les 60 milliards de dollars proposés par le président américain Joe Biden restent bloqués par les Républicains.
"Ce qui nous manque aujourd'hui… c'est que ce dont on a besoin nous parvienne quand on en a besoin", a avoué M. Zelensky.
Des gages politiques
Les quatre dirigeants occidentaux ne sont pas venus à Kiev les mains vides. Justin Trudeau et Giorgia Meloni ont chacun signé un accord bilatéral de sécurité avec l'Ukraine, pour une durée de dix ans. Des partenariats "historiques", selon M. Zelensky. "Nous poursuivons notre soutien. Il ne faut pas confondre capitulation et paix", a mis en garde la Première ministre italienne. Autrement dit : céder devant la Russie, qui a "brisé des promesses et des traités" ne sécurisera pas l'Europe.
Alexander De Croo s'est lui félicité des progrès européens pour mettre de côté les intérêts générés par les avoirs de la Banque centrale russe, gelés dans l'UE (autour de 260 milliards d'euros). 70 % se trouvent principalement en Belgique, auprès de l'institution de services financiers Euroclear. Ces intérêts s'élèvent à quelque "15 milliards d'euros pour les trois prochaines années", a annoncé le Belge. L'UE doit encore trouver la manière de verser cet argent, en toute légalité, à Kiev. Une proposition de la Commission est attendue prochainement.
Ce montant viendrait s'ajouter aux 50 milliards d'euros d'aide à l'Ukraine, que les Vingt-sept ont prévus lors de la révision du budget européen 2021-2027. De cette enveloppe, 4,5 milliards d'euros seront déjà versés en mars à Kiev, a annoncé Ursula von der Leyen.
La présidente a également confirmé qu'elle soumettra, mi-mars, aux Vingt-sept, une proposition sur le cadre de négociations d'adhésion avec l'Ukraine. C'est en soi "la meilleure garantie de sécurité" que peut offrir l'UE à Kiev, a rappelé la présidente. Quelques jours plus tôt, elle avait pourtant estimé que ces négociations ne commenceraient pas avant les européennes de juin… En réalité, la complexité du processus et le feu vert incertain des États membres – surtout de la Hongrie – permettent de jouer sur l'ambiguïté. À Kiev, il s'agissait surtout de rassurer les Ukrainiens.
Un changement de paradigme ?
Quid de la question cruciale des armes ? Le message politique, porté à l'unisson par Ursula von der Leyen, Alexander De Croo, Giorgia Meloni et Justin Trudeau, est que les Occidentaux cherchent à se ressaisir. À être plus efficaces dans leur soutien. C'est aussi le but d'une réunion convoquée lundi, à Paris par le président français Emmanuel Macron avec plusieurs hauts responsables, dont le Belge De Croo. À ce stade, personne ne sait encore comment faire pour changer véritablement de paradigme, afin d'aider plus et plus vite l'Ukraine. Ni les Européens qui n'ont pas trouvé la recette pour doper leur industrie de la défense. Ni les États-Unis, qui s'enfoncent dans l'incertitude en vue des présidentielles de décembre…
Raison pour laquelle M. De Croo a senti le besoin de rappeler l'enjeu de la guerre : "L'Ukraine se trouve à la frontière entre la démocratie et la dictature. Et ce sont les Ukrainiens qui défendent cette frontière pour nous tous."