Poutine a-t-il ressuscité une unité qui a fait des ravages durant la Seconde Guerre mondiale ?
Entre 1943 et 1946, un service de contre-espionnage russe fait trembler les ennemis de l'URSS. Du point de vue de la Russie actuelle, cet organe a protégé son pays et a mis un terme héroïquement à la Seconde Guerre mondiale. Mais en Occident, cette affirmation est plus que nuancée. Et les rumeurs d'un possible retour du SMERSH font peur... Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre revient sur le controversé service de contre-espionnage russe.
- Publié le 25-02-2024 à 12h00

En 1943, en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, Staline dirige l'URSS d'une main de fer. Il ne fait de cadeau à personne. Et certainement pas à ses ennemis. Le dictateur a une obsession : purger son armée des espions allemands. C'est dans cet objectif bien précis que naît le service de contre-espionnage militaire soviétique, nommé le SMERSH. Ce nom choisi avec simplicité signifie "mort aux espions".
Mais le SMERSH n'est pas une innovation absolue. L'adversité au régime est combattue depuis longtemps. La nouveauté est l'ennemi : l'espion nazi.
Pour remplir les rangs de cet organe, des agents sont recrutés en permanence car, étant envoyés au front, ils n'ont pas une très longue durée de vie. La plupart décède dans les trois mois après leur arrivée sur le champ de bataille. Au total, les historiens estimeront qu'entre 1,5 et 3,4 millions de soldats ont travaillé au sein du SMERSH pour neutraliser 39 500 espions allemands.
Le plan d'action de ce service se base principalement sur deux axes : la désinformation et la communication. Les agents, actifs sur différents fronts simultanément, font parvenir de fausses informations aux troupes ennemies et brouillent leurs systèmes de communication internes afin de les dominer.
Des opérations victorieuses mais sanglantes
Un exemple phare de leur mécanique est la bataille de Koursk, opposant les Allemands aux Soviétiques dans le Sud-Ouest de la Russie. Le SMERSH amène la victoire à ces derniers, qui y remportent la plus grande bataille de chars de l'histoire. La tactique utilisée est de faire entendre à l'ennemi que les troupes russes se retranchent, alors que la réalité est tout autre. Une attaque est sur le point d'exploser, et les Russes, contrairement à leurs adversaires, sont prêts. Un an plus tard, le même procédé les fait ressortir vainqueurs de l'opération Bagration, la plus grande opération militaire de cette année de guerre.
Les triomphes s'enchaînent mais sont teintés de cruauté. Une des missions du service est de faire revenir les prisonniers soviétiques d'Allemagne. Mais hors de question de réinsérer quiconque en Russie sans un contrôle strict. Le SMERSH scanne chaque ancien détenu et filtre ceux qui auront l'autorisation de rentrer au pays. Certains prisonniers sont accusés de ne pas avoir fait leur job de patriote, et de s'être laissés emmener là-bas. Ces traitres sont alors purement et simplement éliminés par les agents russes.
En 1945, une nouvelle mission est confiée au SMERSH : retrouver Adolf Hitler, vivant ou mort. Les agents se démènent aux pour faire tomber le Führer. Le 13 mai 1945, des membres du SMERSH retrouvent finalement le corps calciné du dictateur allemand, dans le jardin de la chancellerie du Reich, à Berlin.
Après 3 ans d'activité, l'année 1946 signe la fin du SMERSH en même temps que la guerre s'essouffle. Staline décide que l'entité a fait son temps. Les désirs du dirigeant sont comblés mais le dictateur estime qu'il est nécessaire de restructurer les organes du ministère de la défense et d'en créer un mieux armé pour gérer la sécurité de l'Etat.
"Le passé de la Russie est imprévisible"
Durant la Seconde Guerre mondiale, les troupes russes font face à d'énormes pertes. "Mais on ne peut pas en parler. La Russie a une espèce d'obsession maladive de la réécriture de la victoire de 1945", confie Anne Godart, professeure à l'Université de Mons et spécialiste de l'espace post-soviétique, à La Libre. Elle fait un bond temporel jusqu'à notre ère et explique que depuis sa prise de pouvoir, "Poutine s'est réapproprié l'héritage de la victoire de 45 aux bénéfices uniques de la Russie, en gommant qu'à l'époque, l'URSS était une association de 15 républiques, et non uniquement la Russie".
L'experte souligne un fait avéré : lors de la Seconde Guerre mondiale, les Ukrainiens et les Biélorusses ont plus contribué à la victoire que la Russie. "Mais ça dérange Poutine, ça ne va pas dans son sens. Tous ses mensonges se basent sur une partie de vérité, et reste, il fait en sorte qu'on l'oublie".
Le SMERSH, de retour ?
Le ministère britannique de la défense soupçonne le SMERSH d'être de retour. Une vidéo circulant il y a peu montre un homme russe photographiant un site militaire à Belgorod, territoire russe frontalier à l'Ukraine. On y aperçoit deux personnes en uniformes, arborant les lettres SMERSH inscrites sur le dos.
L'organisme aurait donc été réactivé ? Rien n'est moins sûr. "Il ne faut pas confondre les fantasmes des uns avec la réalité des faits", clarifie Anne Godart. L'experte s'explique : "On retrouve, sur Telegram, par exemple, des communautés de patriotes russes remontés contre l'Occident, qui s'auto baptisent SMERSH. Ces communautés ont des dizaines de milliers de followers et diffusent des messages de propagande, expliquant la nécessité de faire la peau aux traîtres à la patrie et prônant la délation". Mais la professionnelle explique que ces communautés ne sont pas étatiques. Elle développe l'objectif recherché : instaurer dans l'idée générale du peuple que Staline était un bon tacticien, que le SMERSH a porté ses fruits dans le passé en protégeant et même sauvant son pays – tout en occultant toutes les bavures des autorités sous la dictature de Staline. La logique rageant actuellement est telle que "si le SMERSH a pu sauver le monde des nazis à l'époque, il est capable de le refaire". A un changement près : l'ennemi.
"L'Ukraine est présentée comme une réminiscence de l'Allemagne nazie, donc l'idée est de dire 'soyons logique, ressuscitons cette organisation'", décrit Anne Godart, avant de poursuivre, "On utilise une partie des faits historiques et incontestables, dans le but épouvantable de prouver que la Russie lave plus blanc et que les Ukrainiens sont tous des nazis. A partir du moment où vous stigmatisez votre ennemi comme tel, c'est simple et logique de vouloir reproduire la même chose", analyse-t-elle.
Mais l'experte clarifie la nuance entre réalité et volonté : "Le contexte actuel n'a plus rien à voir avec celui de 40-45, les moyens de communication ont évolué et le contre-espionnage, ce n'est plus que du cinéma. Quand on écoute certains experts russes moins excités à l'idée de la réactivation du SMERSH, ils le qualifient de rêve, d'idéologie. En revanche, ils disent clairement qu'il est nécessaire d'améliorer l''information' au sein de la Russie. Et par information, ils entendent propagande".
"Le fait de réhabiliter le nom du SMERSH dans l'esprit des gens c'est une façon de leur faire entendre que Staline était un tacticien extraordinaire. On veut faire entendre qu'il sauvait des vies humaines et avait créé l'organisme par souci de protéger sa nation", décompose Anne Godart, joignant toujours l'histoire à l'actuel. "C'est la grande messe de revisiter constamment l'histoire", déplore-t-elle.
La volonté commune des turbo-patriotes russes
Certains patriotes russes se vouent corps et âme à leur patrie. Et pour la protéger, le SMERSH est un bon candidat. Ces "turbo-patriotes", ultra-bellicistes russes, se retrouvent dans toutes les sphères du pays, du citoyen à l'homme politique.
Au niveau du pouvoir, Andrey Gurulyov, député à la Douma depuis 2021, en est le parfait exemple. Il déclare à la fin 2023 que la Russie devrait faire un point d'honneur à lutter contre les saboteurs et les espions en parlant explicitement de la nécessité de réactivation d'un service fonctionnant comme le SMERSH. Ces propos ont également été repris par Dmitri Medvedev, ancien président et chef du conseil de sécurité.
A noter que la chasse aux espions est une obsession en Russie. La loi russe qualifie d'agent de l'étranger quiconque reçoit un soutien ou est sous influence externe au pays. Ces opposants et journalistes sont alors officiellement inscrits dans les registres comme "agents de l'étranger". Ce concept imprécis a permis de viser de nombreux groupes critiques du pouvoir. "Un jour par semaine, ils rajoutent des noms à leur liste. Le désaccord commence comme ça, en étant étiqueté et stigmatisé en tant que personne ayant des intérêts dissonants de ceux de l'Etat", éclaircit Anne Godart. Le nom du parti de Poutine est la Russie Unie. Et il porte bien son nom. Tout le monde doit être avec lui. De gré ou de force.

