Policiers cagoulés, internet coupé, des milliers de Russes présents : au cœur des funérailles d'Alexeï Navalny
L'opposant a été enterré vendredi dans une ambiance digne des manifestations qu'il organisait avant son empoisonnement.

- Publié le 01-03-2024 à 19h40
- Mis à jour le 02-03-2024 à 12h13

"Ça se passe comme ça les enterrements chez vous aussi ?", ironise un jeune homme. Autour de lui, la foule est amassée sur les trottoirs, collée à des barrières retenues par des policiers anti-émeutes cagoulés. Vendredi, la cité-dortoir de Marino, dans le sud de Moscou, a été transformée en citadelle assiégée par les autorités russes. Jusqu'au dernier moment, les responsables politiques ont laissé entendre que l'enterrement de l'opposant Alexeï Navalny, décédé le 16 février dernier dans sa colonie pénitentiaire arctique, pouvait être traité comme un rassemblement illégal. Avec le risque, donc, d'arrestations de masse. Ce doute n'a pas empêché des milliers de personnes de venir assister aux funérailles de l'opposant. Avec un argument répété par tous : "un enterrement ne peut pas être illégal".
C'est certainement le risque social entraîné par une mort que le Kremlin ne souhaitait peut-être pas voir apparaître avant l'élection présidentielle qui a poussé les autorités à limiter leur répression vendredi. Une cinquantaine de personnes ont été arrêtées, majoritairement en région. Pour limiter d'éventuels appels à manifester, internet a été coupé dans tout le quartier le temps des funérailles. La présence de diplomates européens a pu jouer un rôle dans l'attitude des autorités. Elles y ont également vu la possibilité de discréditer une dernière fois l'opposant en le présentant comme un "agent de l'étranger" ouvertement soutenu par l'occident.
"La vérité est ici"
Pourtant, la passivité des policiers a vite libéré la parole de milliers de Russes dans une parenthèse qui promettait de se terminer dès la fin des cérémonies. Certains ont rendu hommage à Alexeï Navalny, qui terminait toutes ses vidéos par "la vérité est ici". D'autres ont fait part de leur opposition à Vladimir Poutine en scandant "la Russie sera libre". Enfin, les Russes présents vendredi ont également lancé des "non à la guerre" et appelé à la libération des prisonniers politiques.
Olga, sexagénaire, a fait une journée de train pour se rendre à Moscou, accompagnée de son mari. Lui traîne des pieds, pas rassuré par la situation. La femme ose, "je pense que Alexeï se battait pour notre liberté, ce qui n'est pas leur cas (au pouvoir). Mais la liberté arrivera grâce à Ioulia, la femme de Navalny, nous la soutiendrons. Alexeï nous avait dit de ne pas avoir peur, je n'aurai pas peur. Ce dont je rêve, c'est la mort de notre tyran, et tout changera". Son mari se rapproche et lui lance, "tu risques quelle peine pour ce que tu viens de dire ?", sa femme lui répond en rigolant, "10 ans !"
Cérémonies expéditives
Plus loin, Marina, 25 ans, est venue spécialement de Saint-Pétersbourg pour déposer sa rose sur la tombe de l'opposant. Elle rassure sa mère au téléphone et confie, "je ne me voyais pas être ailleurs aujourd'hui. Depuis que j'ai appris sa mort, je pleure tous les jours". Ses lèvres tremblent, "il est normalement de notre droit de vivre libres, et ce qui se passe, ça me choque. Navalny m'a poussé à m'intéresser à la politique, j'avais 16 ans lorsque j'ai découvert ses vidéos. Et j'ai vite compris ce qui se passait dans notre pays". La jeune femme fond en larmes en tentant de garder son sourire. Partout, des Russes se tiennent à l'écart de la foule pour cacher leurs pleurs.
Dans l'église, le cercueil laissant apparaître le visage livide d'un homme que ses soutiens ne connaissaient que souriant a été refermé brutalement. Dans le cimetière où l'opposant a été enterré en présence de ses parents mais en l'absence de sa femme et de ses enfants, les autorités se sont montrées toute aussi expéditives. Pendant plusieurs heures, une scène dramatique s'y est déroulée : les Russes entraient par un petit portail, accueillis par des violonistes. Ils contournaient le cercueil couvert de fleurs en longeant les proches en deuil harangués par un policier qui ne cessait de hurler à la foule d'avancer… Sur les 2 km qui séparaient l'église du cimetière, une marée humaine s'est formée, abondamment filmée par la police. Une ambiance digne des rassemblements organisés par l'opposant, en 2018. Lioudmila, 86 ans, en a vu d'autres. Elle raconte entre sourires et larmes qu'elle a assisté aux enterrements de toutes les personnalités tuées par le Kremlin depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il y a 24 ans. "Politkovskaïa, Nemtsov, c'est comme ça depuis la révolution, la moitié du pays était emprisonnée, l'autre moitié surveillait. Ceux qui restent aujourd'hui sont ceux qui surveillaient…"
