Les Géorgiens ne cèdent pas face aux violences du régime pro russe : "La question est désormais de savoir jusqu'où ils sont prêts à aller"
Près de deux semaines après l'annonce du report des négociations d'adhésion de la Géorgie à l'Union européenne par le parti pro russe au pouvoir, des milliers de personnes continuent à manifester dans tout le pays.
- Publié le 12-12-2024 à 06h30

Malgré la violente répression qui leur est opposée, les manifestations ne faiblissent pas en Géorgie. Mardi, pour la treizième nuit consécutive, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Tbilissi et plusieurs dizaines d'autres villes pour protester contre la politique du gouvernement. Reconduit au pouvoir pour quatre ans le 26 octobre, lors d'élections législatives jugées unanimement frauduleuses par les observateurs locaux et internationaux, le parti Rêve Géorgien de l'oligarque pro russe Bidzina Ivanichvili a immédiatement pris la décision de reporter toute discussion sur l'adhésion de la Géorgie à l'Union européenne à 2028.
Le jour même, les Géorgiens commençaient à battre le pavé pour protester contre cette mesure et rappeler leurs velléités européennes, ce qui vaut aujourd'hui à quatre cent d'entre eux de se retrouver en prison et des dizaines d'autres à l'hôpital. Un important leader de l'opposition a été arrêté sans ménagement dans son bureau, un jeune homme de 22 ans est toujours dans le coma après avoir été atteint au visage par une grenade lacrymogène, et d'innombrables récits font état de menaces, attaques, tortures ou maltraitances croissantes de la part des forces de police aux ordres du régime.
L'UE joue la carte de la réprimande
Face à cette brutalité, l'Union européenne a finalement annoncé mardi qu'elle envisageait de "prendre des mesures" contre le gouvernement géorgien. "Le recul démocratique persistant et les récents moyens répressifs utilisés par les autorités géorgiennes ont des conséquences sur nos relations bilatérales" a déclaré une porte-parole de la diplomatie européenne. "Toutes les allégations de torture et de mauvais traitements doivent faire l'objet d'une enquête crédible […] L'UE envisagera des mesures supplémentaires lors du prochain Conseil des affaires étrangères, le 16 décembre".
Ce Conseil tombe à point nommé : ce samedi 14 décembre, un collège électoral exclusivement composé de membres de Rêve géorgien se chargera de désigner un nouveau président. L'actuelle présidente de la Géorgie – Salomé Zourabichvili, proeuropéenne et proche de l'opposition – a annoncé qu'elle ne quitterait pas son mandat à son terme, le 29 décembre, faute de parlement légitimement élu. Mais la majorité pro russe entend passer en force avec son successeur : Mikhaïl Kavelashvili. La Géorgie pourrait donc bientôt se retrouver avec deux présidents aux vues diamétralement opposées.
Kavelashvili, le footballeur anti-occident
"Rêve géorgien essaye par tous les moyens de faire tomber Salomé Zourabichvili depuis deux ans" commente Serafine Dinkel, chercheuse pour le centre de réflexion German Marshall Fund et spécialiste de la région. "Ses membres ont tenté à deux reprises de la destituer, puis d'annuler ses visites officielles prévues à l'étranger. Quoi qu''il arrive ces prochaines semaines, Mme Zourabchvili restera le lien de communication avec l'opposition et les protestataires. Qu'elle agisse dans le cadre de compétences officielles ou non, elle continuera à les représenter sur la scène diplomatique internationale, comme elle l'a fait ces dernières années. La présidente dispose d'excellentes connexions avec les dirigeants internationaux occidentaux et utilise ouvertement cette plateforme pour exprimer le mécontentement du peuple géorgien. Pas plus tard que la semaine dernière, elle s'est encore entretenue à Paris avec Emmanuel Macron et Donald Trump."
Pas étonnant, dès lors, que Rêve géorgien tente absolument de remplacer cette opposante de poids par un élément conciliant. Mikhaïl Kavelashvili, 53 ans, correspond parfaitement au profil recherché. Ancien footballeur professionnel brièvement passé par le club britannique de Manchester City au milieu des années 90 avant de faire l'essentiel de sa carrière dans le championnat suisse, l'homme s'est reconverti en politique en affichant un profil viscéralement anti-occidental.
Un message très clair
Élu député sous les couleurs de Rêve géorgien en 2020, il a fait sécession deux ans plus tard pour fonder sa propre formation – "Pouvoir au peuple" – avant de revenir dans les rangs. Son parti est ouvertement populiste et "encore plus anti-occidental et anti-européen que Rêve géorgien" commente Serafine Dinkel. "Pour vous donner une idée, c'est "Pouvoir au peuple" qui a déposé la toute première proposition de législation sur les agents de l'étranger (copiée sur la législation russe du même nom, NdlR) au Parlement. Le message envoyé à l'Occident et aux Géorgiens par Bidzina Ivanishvili est très clair : Nous allons garder le cap annoncé et poursuivre sur la voie anti-occidentale. Contrairement à ce que l'on observait jusqu'à présent, ses membres sont prêts à perdre le soutien occidental. La question est désormais de savoir jusqu'où les Géorgiens sont prêts à aller pour défendre une adhésion à l'Union européenne en lieu et place d'un rapprochement forcé avec Moscou".
