"Pour décrypter les rouages du Vatican, je me suis lancé dans un travail de fourmi"
La Libre a recueilli le témoignage de cinq personnalités qui ont vécu le Vatican de l'intérieur et en racontent les coulisses. Ce mardi, Loup Besmond de Senneville, envoyé permanent au Vatican pour le journal La Croix de 2020 à 2024.

- Publié le 06-05-2025 à 14h36

En août 2020, lorsqu'il atterrit à Rome pour y devenir l'envoyé spécial permanent du journal La Croix pour quatre ans, Loup Besmond de Senneville ne sait pas vraiment ce qui l'attend. Du moins, raconte-t-il aujourd'hui, "je ne m'attendais pas à me confronter à un terrain journalistique si singulier". "Arriver au Vatican avec pour mission d'expliquer les faits, gestes et mots du pape, ainsi que de lever les coins d'un voile jeté sur un mode secret et silencieux, c'est, en quelque sorte, se retrouver devant un bloc de marbre, une immense boîte noire, et votre mission est d'en ouvrir les portes", raconte-t-il dans un livre à paraître cette semaine (1).
Pour "décrypter les rouages de cette machine" qu'est la curie, le gouvernement de l'Église, le journaliste se lance dès lors dans "un travail de fourmi", confie-t-il à La Libre. "J'ai pris l'Annuaire pontifical qui répertorie toutes les personnes qui travaillent au Vatican, et j'ai écrit à pas mal de gens, leur demandant de m'expliquer leur travail."
Pour autant, dans cet État "où le secret est une règle de vie et de travail", c'est souvent sur le silence que se heurte d'abord Loup Besmond de Senneville. C'est donc au fil des rencontres dans les boudoirs de l'administration, dans les salles ombragées des restaurants, au long des conférences et des soirées mondaines, qu'il déjouera progressivement cet obstacle. "J'ai appris à connaître et savoir ceux à qui je pouvais poser telle ou telle question."
Ce silence si particulier envers les journalistes est un "silence protecteur", analyse-t-il. "La curie est une petite structure qui veille à se protéger de tout soubresaut." Derrière les murs du Vatican en effet, seuls 3 000 salariés travaillent quotidiennement. À titre de comparaison, souligne-t-il dans son ouvrage, l'Onu compte 37 000 employés , la Commission européenne 32 000, la mairie de Paris 52 000… "Le Vatican est donc un lieu plein de paradoxes. C'est à la fois un village où des personnes se connaissent depuis des décennies, mais un village où se croise le monde entier. La curie est également une institution à la fois très puissante et très faible. Elle bénéficie de son ancienneté, de son histoire pétrie de traditions, de symboles, des hommes et des femmes qui y sont passés, mais elle demeure très fragile et avec peu de moyens, notamment humains." Le silence et le secret y forment donc une bogue de protection. "Le pouvoir du pape est ainsi, bien souvent, une impression de pouvoir", écrit encore Loup Besmond de Senneville.
Ce qu'est la curie
Inévitablement cette culture du secret engendre un empire de rumeurs et de bavardages qui ont souvent visé François, le Pape qui voulait réformer la curie et n'a jamais hésité à dénoncer publiquement ses "maladies". Mais le souverain, très bien informé, savait tout ce qui se disait, note le journaliste. Au point qu'après une hospitalisation subie en 2024, il apprit que les médias du Vatican avaient préparé sa biographie en cas de décès inopiné. "Cela suscita son courroux qu'il fit vite connaître au préfet du dicastère pour la communication".
Cette discrétion générale voile enfin le Vatican au reste de l'Église et du monde. Peu de personnes sont conscientes de ce qui se joue réellement à la curie. "Soit on la considère comme étant très faible, peuplée de petits fonctionnaires peu efficaces, ce qui est faux, soit on se persuade qu'elle est une superpuissance où tout est prévu et planifié depuis mille ans et pour mille ans, ce qui n'est pas vrai non plus. Certaines choses sont planifiées, codifiées, d'autres se décident au dernier moment, conformément à une culture italienne où l'on ne prend jamais rendez-vous plus d'une semaine à l'avance. Enfin, au sein de la curie, on croise à la fois des personnes ultra-compétentes, des intellectuels de haut vol travaillant sur des dossiers complexes et sensibles dans un esprit de service, tout autant que des prêtres envoyés à Rome parce que l'on ne sait pas trop quoi faire d'eux dans leur propre pays. Ceux-ci mènent dans la capitale italienne une existence de bureau un peu terne et un peu fade." Voilà ce qu'est donc aussi la curie, conclut le journaliste : "une institution où cohabitent des personnes aux compétences inégales et aux cultures de travail très vairées".
(1) Vatican secret. Quatre années au cœur du plus petit État du monde. Loup Besmond de Senneville, Éditions Stock. En librairie ce 7 mai.