La Chine et la Russie, piliers d'un vaste réseau antidémocratique mondial
Un index pour suivre les "collaborations autoritaires", cet "écosystème qui se coordonne au-delà des frontières"

- Publié le 18-03-2026 à 06h39

Selon l'indice de démocratie 2024 de l'Economist Intelligence Unit, 55 % de la population mondiale vivent aujourd'hui dans une forme ou une autre d'autocratie. Suivre en temps réel l'évolution des collaborations entre régimes autoritaires, gouvernements et partis d'opposition à tendance autoritaire est la vocation du tout nouvel Index des collaborations autoritaires (Authoritarian Collaboration Index ou AuthCollab Index) développé par l'organisation à but non lucratif américaine Action for Democracy.
Membres du conseil consultatif d'Action for Democracy, les politologues américains Francis Fukuyama et Larry Diamond invitent les acteurs démocratiques à une réponse concertée face à la montée des autoritarismes. L'AuthCollab Index se veut un outil pour "cartographier" les collaborations autoritaires, afin de leur opposer des contre-stratégies efficaces. Le rapport invite à "passer d'une posture réactive, au cas par cas, à une prévention consciente des réseaux" de collaboration.
400 millions de sources
L'AuthCollab Index s'appuie sur une base de données initiale de plus de 72 000 événements de collaboration, entre 148 régimes, gouvernements et partis politiques, le tout extrait de quelque 400 millions de sources. Cette manne est mise à jour quotidiennement. Elle est destinée aux chercheurs et journalistes, notamment.
Les données émanent d'autocraties établies telles que la Chine, la Russie, la Corée du Nord, l'Iran, le Venezuela, la Biélorussie, entre autres. L'AuthCollab Index recense aussi les liens entre des régimes autoritaires et des forces politiques d'extrême droite et d'extrême gauche sympathisantes au sein des démocraties, dont Fratelli d'Italia, le parti de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, le Parti communiste et le Rassemblement national en France, l'AfD en Allemagne, le Smer en Slovaquie, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas et… le Vlaams Belang et le PTB en Belgique.
La Chine et la Russie à la manœuvre
Le premier rapport de l'AuthCollab Index, que La Libre a pu consulter en exclusivité, constate que la Russie et la Chine constituent le nœud de ce réseau antidémocratique. Les deux pays sont, ensemble, partie prenante dans plus de la moitié des faits de collaboration autoritaire recensés de janvier 2024 à mars 2026 (respectivement 28,6 % et 23,9 %).
S'y ajoute un premier cercle de nations : l'Iran, la Turquie, l'Arabie saoudite, l'Égypte et l'Inde. Ensuite viennent le Kazakhstan, l'Azerbaïdjan et le Pakistan. Suit enfin ce que les analystes de l'AuthCollab Index qualifient de "longue traîne", composée d'États plus petits et de partis politiques qui collaborent dans des contextes plus restreints.
La Chine et la Russie orchestrent l'exportation de pratiques autoritaires dans sept catégories : financière, diplomatique et normative, construction de réseaux, propagande, militaire et technologique, partage d'informations, et répression transnationale. "Chaque catégorie de coopération génère une infrastructure et un précédent qui abaissent le seuil pour la suivante", précise le rapport.
Diplomatie, technologie et médias
Entre États, la collaboration s'articule dans des forums multilatéraux, tels les Brics + (qui réunit Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie), contrepoids au G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni + Union européenne).
Les lois des uns inspirent les autres : celle sur les "agents étrangers", adoptée en Russie, en 2012 sert de modèle pour stigmatiser la société civile au Kirghizistan, en Hongrie ou au Nicaragua. L'Index met en évidence des tactiques de soutien réciproque, par exemple l'observation électorale fictive, par laquelle les régimes valident mutuellement leurs élections afin de se conférer un vernis de légitimité démocratique.
La collaboration consiste aussi en partage de technologies. La Chine exporte via sa "Route de la soie numérique" des systèmes de reconnaissance faciale, de biométrie et de censure au Cambodge, en Birmanie ou au Pakistan. La Russie fournit des outils de capture de données au Kazakhstan, à Cuba, à la Biélorussie. Sans oublier la collaboration dans la poursuite transnationale de dissidents et d'exilés. Des alliances médiatiques se forgent également. Les Brics + disposent d'un centre média à Moscou, qui harmonise les narratifs sous couvert de promouvoir un "monde multipolaire".
Ce réseau d'autocraties s'étend déjà à une grande partie de l'Europe, via des régimes hybrides de l'Union européenne — notamment la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. L'analyse souligne à cet égard la principale faiblesse des démocraties libérales, qui traitent la plupart de ces incidents de manière isolée, sans prendre en compte la dimension de réseau de ceux qui sapent leur modèle de société. "Si les démocraties répondent aux pressions autoritaires pays par pays", avertit Francis Fukuyama, "elles continueront de perdre face à un écosystème qui se coordonne au-delà des frontières".

