Même le fief de Le Pen est tenté par Zemmour
À Hénin-Beaumont, trois électeurs sur quatre ont voté RN aux dernières municipales. À la veille du scrutin élyséen, des partisans de Marine Le Pen ont rejoint le camp d'Éric Zemmour. Reportage dans ce qui reste, quoi qu'il en soit, un bastion de l'extrême droite de l'Hexagone.
- Publié le 03-03-2022 à 14h09
- Mis à jour le 04-03-2022 à 09h07

Le marché du vendredi matin est très animé à Hénin-Beaumont, ville du Pas-de-Calais de 26 000 habitants dirigée par le maire du Rassemblement national (RN) Steeve Briois, et fief de la prétendante à l'Élysée Marine Le Pen. Dès potron-minet, une centaine de commerçants installent leurs étals. Sur la place de la République, des affiches de campagne du RN rappellent que l'élection présidentielle approche. Le premier tour se tient le 10 avril, le second le 24 avril.

"Zemmour, il est trop raciste"
Toutes les deux retraitées, Danièle et Claudette sont des supportrices de Marine Le Pen depuis sa première tentative à la fonction suprême, en 2012. "Et nous voterons encore Marine Le Pen cette année. Nous sommes loyales, pas comme d'autres."
Elles ne sont donc pas tentées par Valérie Pécresse, la candidate Les Républicains qui marche sur les plates-bandes de Marine Le Pen et d'Éric Zemmour pour récupérer des voix à l'extrême droite et atteindre le second tour. Cette mue électoraliste ne convainc pas les deux dames.
Elles ne donneront pas non plus leur suffrage au candidat du parti Reconquête, Éric Zemmour, qui a siphonné le RN en accueillant les eurodéputés Nicolas Bay, Gilbert Collard et Jérôme Rivière ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, et qui devrait recevoir le soutien de Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen.
Éric Zemmour ne plaît d'ailleurs guère à Danièle et Claudette. "Il est trop raciste, comme le père de Marine, d'ailleurs", lâchent-elles, comme s'il existait une échelle du racisme.
Tous les citoyens d'Hénin-Beaumont ne sont cependant pas insensibles aux sirènes extrémistes d'Éric Zemmour, dont Gérard, 66 ans. "Avant, je votais socialiste. Puis, on a eu pas mal d'affaires ici. Des socialistes ont été condamnés. Alors, j'ai voté Steeve Briois aux élections municipales en 2014 et, finalement, la commune est bien gérée. J'ai revoté pour lui en 2020 et il a été réélu dès le premier tour avec près de 75 %. À la dernière élection présidentielle, en 2017, j'ai voté Marine Le Pen. Ses idées collaient à mes préoccupations : la sécurité, l'immigration et le pouvoir d'achat. Mais j'ai l'impression que Marine Le Pen s'est adoucie. Alors je voterai peut-être bien Éric Zemmour."
Marine Le Pen s'est-elle réellement adoucie, ou est-ce la présence, la radicalité d'Éric Zemmour qui en donne l'impression ? Marguerite, 72 ans, devrait, quoi qu'il en soit, donner sa voix au polémiste. "Mon mari l'aime bien, il votera pour lui", glisse-t-elle avant d'ajouter, un ton plus bas : "Le marché, ce n'est plus comme avant. Regardez autour de vous."
"Pas mal de militants sont passés dans l'autre camp"
Outre des commerçants, dont certains ont des origines étrangères, se baladent aussi des supporters de plusieurs prétendants à l'Élysée, distribuant des tracts électoraux. Parmi eux : deux jeunes partisans d'Éric Zemmour, Luka et Thomas, chassant sur les terres de Marine Le Pen.
"À Hénin-Beaumont, je me souviens qu'il y avait environ 200 encartés au RN en période électorale et, aujourd'hui, 70 personnes ont déjà pris une carte d'adhérent chez nous, sans que l'on fasse du porte-à-porte", se réjouit Thomas Dubois, ancien conseiller municipal RN de la commune voisine de Rouvroy, qui a rallié le clan Zemmour en décembre.
Cette tendance est confirmée par Aurélien Gack, 31 ans, conseiller municipal dans l'opposition à Hénin-Beaumont et supporter du candidat La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. "On sent que c'est compliqué au sein de la majorité. Après, c'est un ressenti. À voir si cela se concrétise en départs. Mais ce qui est certain, c'est que pas mal de militants sont passés dans l'autre camp, chez Zemmour."
Dans le groupe de fidèles "tractant" pour Marine Le Pen figure Christopher Szczurek, 36 ans, premier adjoint au maire d'Hénin-Beaumont. "Nous ressentons sur le terrain que les habitants sont réfractaires à Éric Zemmour, à ses vieilles idées, ses vieilles méthodes. Ils le trouvent trop radical. Et dans notre majorité, je peux vous assurer que tout le monde est fidèle à Steeve Briois et à Marine Le Pen. Il n'y a pas de dissension, ni d'instabilité."
Midi approche. C'est bientôt la fin du marché. Les commerçants commencent à remballer leurs marchandises.
Béret vissé sur la tête, Richard se dit préoccupé par la guerre en Ukraine et exclut de donner sa voix à ceux qui ont été ambigus, complaisants ou admiratifs envers le président russe, Vladimir Poutine. Éric Zemmour, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon n'auront donc pas son suffrage. "Je suis né quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale et je ne veux pas la connaître, la guerre, ni que mes enfants et mes petits-enfants la connaissent."
Houcine et Marie, la quarantaine tous les deux, additionnent les intentions de vote des candidats d'extrême droite au premier tour. "Leurs idées gagnent encore du terrain, c'est inquiétant", glisse Marie, qui votait jadis à droite et ne se retrouve pas dans la stratégie droitière de Valérie Pécresse.
"S'abstenir, c'est comme voter extrême droite"
Comme en 2017, Marie devrait voter Jean-Luc Mélenchon, puis pour le président sortant, Emmanuel Macron (La République en marche), au second tour, pour faire barrage à l'extrême droite. Quant à Houcine, il donnera sa voix à Jean-Luc Mélenchon le 10 avril, mais il se tâte pour le 24 avril. "Je me dis que les Français devraient peut-être goûter à l'extrême droite pour se rendre compte de ce que c'est vraiment."
Avant de partir, des ambulants prennent une boisson chaude au salon de thé tenu par Nordine, 54 ans, qui "ne loupe pas une élection". "Je n'ai pas arrêté de dire aux jeunes de demander leur carte électorale. S'abstenir, c'est comme donner une voix à l'extrême droite parce que leurs sympathisants, eux, se déplaceront."
Marine Le Pen et Éric Zemmour seront les plus grands dangers pour Emmanuel Macron, donné gagnant dans tous les sondages. Il serait, selon le baromètre Harris Interactive publié le 28 février, largement en tête au premier tour (27 %) devant Marine Le Pen (18 %), Éric Zemmour (15 %), Jean-Luc Mélenchon (13,5 %) et Valérie Pécresse (11 %). Au second tour, le duel le plus serré l'opposerait à Marine Le Pen et Emmanuel Macron l'emporterait avec 55 % des voix. En 2017, il avait été élu Président avec 66,1 % des suffrages contre 33,9 % pour la candidate de l'extrême droite.