"Vladimir Poutine soulève la plus inflammable des questions géopolitiques : celle de la définition des frontières"
Pour Delphine Papin, cheffe du service infographie et cartographie du journal "Le Monde", "impossible de comprendre la nouvelle dynamique sans un retour aux cartes". Elle publie un "Atlas géopolitique de la Russie", qui donne de précieuses clefs pour comprendre un pays, le plus vaste au monde, dont le Président estime que "les frontières ne se terminent nulle part".

- Publié le 29-12-2022 à 15h15

"Vladimir Poutine soulève la plus inflammable des questions géopolitiques : celle de la définition des frontières." Alors que la guerre fait rage en Ukraine, les cartographes et infographistes du quotidien français Le Monde se sont attelés à "raconter ce nouveau moment géopolitique", sous la direction de Delphine Papin. Si, comme elle le dit elle-même, elle n'est "pas spécialiste de la Russie", elle est en revanche "en capacité de traduire ce que les spécialistes nous racontent pour le rendre accessible au plus grand nombre". Le résultat est à retrouver dans un très éclairant Atlas géopolitique de la Russie (Les Arènes). En cent cartes, les auteurs voyagent de Kaliningrad aux îles Kouriles en passant notamment par l'Afrique et la Syrie, ils illustrent le culte de la guerre et la conquête spatiale de la Russie, aussi bien que sa démographie déclinante, l'état de ses forces armées par rapport à l'Otan, ses relations avec ses voisins et l'Ukraine en particulier – le tout contextualisé par de grandes plumes du Monde.
"Les frontières de la Russie ne se terminent nulle part", a déclaré Vladimir Poutine en 2016 au cours d'une cérémonie de la Société russe de géographie. Comment le cartographe peut-il travailler sur une telle vision ?
On se pose d'abord la question de savoir comment Vladimir Poutine se représente – ou ne se représente pas – mentalement un territoire et ses limites. Son expansionnisme, si l'on se réfère à ses différents discours, s'oriente vers des zones de peuplement russophone et orthodoxe et une zone d'influence qui s'étend à l'Empire russe dans sa version maximale. C'est une représentation géopolitique, au sens de la perception : comment on perçoit soi-même son territoire et comment on perçoit le territoire des autres. En tant que cartographe, on doit raconter cela. Nos cartes ne s'appuient pas seulement sur des données statistiques, elles racontent aussi la perception des acteurs, leurs représentations, leurs logiques d'action.
Sur la couverture de votre atlas, la carte de la Russie inclut la Crimée. Pourquoi ce choix, sachant qu'à l'intérieur, il est clairement indiqué qu'elle a été annexée en 2014 et que cette annexion n'est pas reconnue par la communauté internationale ?
Ce n'est pas une provocation, mais une lecture d'une vision. Inclure la Crimée permet de raconter la vision qu'avait Vladimir Poutine. Si l'on n'étudie pas la perception, la subjectivité de chacun, on n'arrive pas à comprendre vers où l'autre veut aller. C'est aussi cela, la puissance de cette démarche qu'est la géopolitique : l'étude des représentations du territoire et non pas simplement des relations internationales. Je suis issue de l'école d'Yves Lacoste et j'ai à cœur de porter cette idée que, pour comprendre un conflit, il faut avoir cette capacité de comprendre la subjectivité de chaque acteur de manière objective. C'est dans cette subjectivité-là qu'on arrive à comprendre pourquoi on en est arrivé à cette situation.
En l'occurrence, vous avez choisi la subjectivité russe…
Oui, parce que ce n'est pas un atlas géopolitique de l'Ukraine. Mais on a consacré tout un chapitre sur l'Ukraine dans lequel on raconte la manière dont les Ukrainiens perçoivent leurs frontières.
C'est la première fois qu'on a accès à autant de données. (...) Je ne crois pas, de mémoire de cartographe, qu'un conflit ait été aussi accessible.
Cette guerre constitue un "véritable tournant" dans la façon de suivre un conflit de haute intensité, écrivez-vous. En quoi a-t-elle changé la manière de travailler des cartographes ?
C'est la première fois qu'on a accès à autant de données. Cela s'explique de deux manières. D'abord, il y a un nombre important de journalistes et de photographes sur place. Leurs remontées de terrain sont très précieuses pour savoir quelle prochaine carte on va pouvoir élaborer. Et puis, autre source très précieuse, Internet n'a pas été coupé, ce qui nous donne accès à une masse de données numériques, des traces locales qui nous ont permis de raconter d'autres histoires et d'affiner aussi notre vision. Quand vous avez une idée de sujet, vous pouvez vérifier très rapidement si vous allez dans le mur ou pas, par exemple. Quand on a cartographié la Syrie, même si l'on avait accès aux réseaux sociaux, dès qu'on partait sur les zones désertiques, on ne savait pas grand-chose. Ici, par contre, avec les données satellites, les données radars, on a presque trop d'informations. Dans le déroulé de la guerre, d'ailleurs, cela ne doit pas être simple pour un Vladimir Poutine et un Volodymyr Zelensky de mener une attaque surprise ! Comment le pont a sauté, quelles routes sont tenues ou pas, on les a pratiquement en temps réel. On a une information extrêmement fine. Je ne crois pas, de mémoire de cartographe, qu'un conflit ait été aussi accessible. Cela ne veut pas dire pour autant qu'on en fait une bonne analyse. Ce n'est pas parce que vous avez des données que vous rendez les choses lisibles. Avoir trop de données peut rendre les choses aussi complexes.
Qu'est-ce qu'une bonne carte ?
Les cartes doivent fixer les choses ou révéler des choses. Une bonne carte, c'est une carte qui essaie de donner une information la plus pertinente possible. Sur les cartes géopolitiques, en particulier dans un conflit comme celui-ci, c'est quand on croise deux, voire trois données qu'on arrive à percevoir une nouvelle donnée. C'est l'intersection des ensembles qui nous permet de comprendre ce qui se passe. Superposer la démographie et le monde orthodoxe permet par exemple de comprendre quelle est la vision que Vladimir Poutine a sur ses limites de frontières. Et si vous mettez le monde musulman à côté, aux franges de cette Russie, vous comprenez d'autres choses. Mais si vous ôtez un élément de la carte, vous ne lisez pas grand-chose.
La carte fige un moment. Comment, dès lors, choisit-on les cartes d'un atlas, censé durer, alors que la situation évolue vite dans un contexte de guerre ?
C'est un vrai jeu d'équilibre. On choisit ce qui nous semble être des moments clés. Marioupol, par exemple, la ville portuaire stratégique devenue le symbole du martyre de la population civile ukrainienne, a constitué pour nous un tournant. Grâce à des images satellites et de radars, on a pu montrer que les bombardements de l'armée russe ne ciblaient pas que les militaires, mais aussi les civils. La carte que nous avons publiée est moins informative sur Marioupol que sur le moment de cette guerre où l'on a pu faire la démonstration que, non, on n'était pas dans une guerre qui ne ciblait que des zones stratégiques. Donc, la carte est périssable mais, en même temps, elle sert une démonstration plus globale.
Et les cartes de la ligne de front qui bouge tous les jours ?
Il était important et intéressant d'avoir au moins une carte de conflit, même si les fronts ont bougé, pour montrer qu'on était sur une guerre où le territoire a un sens. Quand on a fabriqué les premières cartes sur cette guerre, avec des offensives et des contre-offensives, on est allé rechercher les cartes de 1870 ou de 1914 pour voir comment on faisait pour cartographier à la fois un front, des troupes qui avancent et des troupes qui reculent. Ce n'était pas si simple que cela, parce que cela faisait longtemps qu'on n'avait pas cartographié un conflit international où l'on passe une frontière ; il y avait eu le Donbass et la Crimée, mais c'était différent. La guerre au sol ne se raconte pas comme la guerre par drones interposés.
Quelle est la place de l'esthétique ?
Une carte est à la frontière entre les mathématiques et l'art : il faut une donnée qui soit scientifique et une dimension esthétique. Je travaille avec des cartographes, qui ont un esprit très mathématique, très statistique, et avec des gens qui viennent des écoles d'art. L'aspect esthétique est important parce que, si les couleurs sont mal hiérarchisées ou mal choisies, ou si les pictogrammes ne parlent pas, vous n'arrivez pas à rentrer dans la carte.
Une carte est à la frontière entre les mathématiques et l'art : il faut une donnée qui soit scientifique et une dimension esthétique.
Quand vous avez terminé une carte ou une infographie, la testez-vous sur un lecteur lambda, quelqu'un qui n'est pas spécialiste de la matière ?
Une carte du journal Le Monde est lue par dix personnes avant d'être publiée, en plus des gens qui l'ont fabriquée. Si elles n'ont pas compris, c'est qu'on a mal fait notre travail.
"Comprendre où va la Russie, c'est savoir où va le monde" : pourquoi cette phrase en quatrième de couverture ?
On avait une lecture du monde très pacifico-centrée, avec le face-à-face États-Unis – Chine. Puis, tout d'un coup, un nouvel acteur est arrivé dans ce monde bipolaire. On a retourné le planisphère et mis la Russie au centre. En regardant les votes à l'Onu, et leur évolution dans le temps, on a vu que, de plus en plus, des pays africains ou asiatiques ne prennent pas le parti de l'Occident. Un nouveau monde apparaît, plus complexe, et ce n'est pas celui qu'on a pensé dans notre vision occidentale. Ce conflit, en réinterrogeant notre vision bipolaire, révèle d'autres visions du monde.