Un soldat ukrainien se confie à La Libre : "J'ai vécu un moment particulièrement étrange avec des Russes quand j'étais au front"
Ivan Tarn s'est engagé dans les forces spéciales ukrainiennes, peu de temps après le début de l'invasion russe en Ukraine.

- Publié le 10-02-2024 à 11h45
- Mis à jour le 10-02-2024 à 11h46

"C'est pire que tout ce que l'on peut imaginer…" Le soldat ukrainien Ivan Tarn est franc. Il ne veut en rien enjoliver la réalité du champ de bataille. C'est moche, très moche. L'homme a d'ailleurs été grièvement blessé lors de l'une de ses missions l'année dernière à Bakhmout. La mine sur laquelle le soldat a marché a eu raison de sa jambe. Mais pas de sa détermination. 365 jours plus tard, le jeune homme est de retour au front. Et il en est heureux. "Vous n'imaginez pas la sensation que l'on a quand on revient", raconte-t-il.
Pourtant, Ivan Tarn imaginait son avenir bien différemment. Après avoir fait ses études à Anvers, il se voyait couler des jours heureux en Belgique. Mais Vladimir Poutine en a décidé autrement. Lors de l'un de ses voyages en Ukraine, il a entendu la rumeur d'une invasion imminente. S'il ne voulait pas y croire, il a tout de même décidé d'attendre, refusant d'abandonner ses proches à leur sombre destin. Et puis vint le 24 février 2022…
Dans le cadre de notre rendez-vous "l'Invité du samedi", Ivan Tarn lève le voile sur deux années de résistance et sur un quotidien au front pas tous les jours évident.
Vous vous trouviez en Ukraine au moment où tout a commencé. Quand avez-vous réalisé que la Russie envahissait votre pays ?
Je me trouvais à l'Ouest de l'Ukraine. J'avais organisé une fête surprise pour un ami dans le centre de Lviv. J'ai quitté la soirée autour d'une heure du matin. Ça m'a pris quelques heures pour revenir à l'endroit où je vis. J'ai ramené quelques personnes à la maison et quand je suis arrivé à mon appartement, j'ai entendu un avion militaire qui survolait la ville. J'ai trouvé ça étrange. J'ai consulté flightradar, mais il n'y avait rien dans le ciel ukrainien, hormis un appareil qui n'était clairement pas celui que j'avais entendu. C'est à ce moment-là que j'ai compris qu'il se passait quelque chose. Il était 3 ou 4 heures du matin. J'ai continué à faire des recherches en ligne, puis je suis tombé sur le discours de Vladimir Poutine dans lequel il annonçait le début de l'invasion russe. Je pensais encore qu'il s'agissait plutôt d'une provocation ou d'une escalade des combats à l'Est. Je n'imaginais pas du tout que débutait une invasion d'une telle ampleur.
Quelle a été votre réaction et celle des gens autour de vous ?
C'était une grande surprise. Personne ne pouvait y croire. Et même quand on a compris que c'était la guerre, on ne savait pas encore ce que cela signifiait. J'avais convenu avec une amie qu'elle me rejoigne si quelque chose venait à se produire. Je me souviens encore de son appel ce matin-là. Elle m'a dit que sa ville se faisait bombarder et qu'elle devait fuir immédiatement.
Vous êtes-vous immédiatement engagé auprès des forces spéciales ukrainiennes ?
Non, les premiers jours, j'ai surtout évacué ma famille et mes amis. J'ai trouvé un chemin sûr pour atteindre la frontière roumaine. La deuxième semaine, j'ai effectué quelques ravitaillements. Je savais que les combats étaient imminents et je n'avais aucun équipement donc j'ai récupéré ce que je pouvais. Les amis en Belgique m'ont beaucoup aidé aussi. Après environ trois semaines, j'avais déjà rencontré pas mal de militaires. C'est à ce moment-là que je suis allé à Kharkiv, où j'ai participé à la libération de la ville. Toute une partie de l'agglomération était en état de siège et on a réussi à repousser les Russes.
Ensuite, je suis retourné à Kiev. J'étais encore volontaire, donc je n'étais pas assigné à un endroit spécifique. J'ai retrouvé des connaissances qui participaient à la défense de la ville. Cette petite équipe est devenue l'unité dans laquelle je me trouve actuellement. Après plusieurs semaines, un officier du département du renseignement du ministère de la Défense est venu coordonner l'équipe. Il nous a fourni des munitions et des armes. Plus tard, il est devenu le commandant de notre unité.
Avez-vous reçu une formation particulière ?
J'avais une expérience militaire, j'ai servi dans la légion étrangère française. Heureusement, j'avais l'habitude d'utiliser des armes. Mais rien ne vous prépare à une guerre à grande échelle. C'est un niveau d'intensité et des combats très différents. Il a donc fallu que je m'adapte énormément. Mon surnom est "Jura", comme on appelait les membres totalement inexpérimentés dans l'armée cosaque. J'ai choisi ce surnom délibérément pour me rappeler que j'ai quelques compétences et connaissances, mais qu'elles ne sont pas d'application ici. Sur le champ de bataille, j'ai dû repartir de zéro.
Comment vous sentiez-vous lors de vos premiers moments sur le front ?
C'est difficile de mettre des mots sur ces sentiments. Ce sont probablement les émotions les plus vives que j'ai ressenties de toute ma vie. Les conditions extérieures étaient assez difficiles, il faisait froid et humide, on était épuisés. C'était donc compliqué, émotionnellement et physiquement. Mais nous savions pourquoi nous étions là, nous savions ce que nous devions faire. Dans des moments pareils, on peut se dépasser. La situation exige de vous-mêmes des choses que vous ne vous imaginiez pas capables de faire. Et vous y arrivez. C'est difficile, mais avoir les bonnes personnes autour de soi, ça change la donne.
Les Russes pensaient que cette guerre serait rapide et facile. Que pensaient les Ukrainiens quant à eux ? Pensaient-ils pouvoir résister comme ils l'ont fait ?
Je dirais que oui. Mais, dans le chaos des premiers jours, il y avait beaucoup de peur. Qui plus est, la désinformation était tellement importante. Des choses avaient été mises en œuvre pour semer la panique. Ça a fonctionné parfois mais, de manière générale, les gens sont passés outre leurs craintes, se sont réunis et ont repoussé la première vague d'assauts.
Votre première confrontation avec les Russes était-elle effrayante ? La redoutiez-vous ?
Non, je ne dirais pas que cette première rencontre était très effrayante. C'est le champ de bataille qui est plutôt terrifiant. Au final, on est content de voir l'ennemi. C'est un soulagement parce que ça veut dire qu'on l'a vu en premier et qu'on a une chance de frapper avant lui. Ça peut paraître bizarre…
Avez-vous eu l'occasion d'échanger avec des Russes ?
Oui. Ça a été probablement l'instant le plus étrange depuis le début de la guerre. Nous avons discuté avec des soldats, pas ceux que nous étions en train de combattre directement bien entendu. Nous sommes passés par Chatroulette. C'était assez surréaliste d'entendre leur discours endoctriné. Ils nous expliquaient que l'Ukraine était aux mains d'un régime nazi, qui commet des atrocités à l'égard des russophones. Ils tentaient de justifier leurs actes. Ils nous disaient que nous avions l'air de gens bien mais que nous étions probablement les seuls. C'était vraiment dingue !
Avant l'invasion, j'avais des amis en Russie et d'autres originaires de Russie. Je ne dirais pas qu'ils faisaient partie de mon cercle de proches, mais nous échangions de temps en temps et nous nous sommes vus parfois. Mais la plupart d'entre eux ont commencé agir vraiment bizarrement après le début de la guerre. Certains étaient vraiment à fond derrière leur président. D'autres, au contraire, m'ont aidé.
Quel genre de missions avez-vous mené ?
Toutes sortes de missions : du soutien à l'infanterie pour maintenir leurs positions face aux assauts des Russes à un travail derrière les lignes ennemies.
Qu'est-ce qui vous a semblé être le plus difficile sur le front ?
Perdre des camarades a été le plus compliqué. Et cela ne sera jamais facile…
Avez-vous perdu beaucoup de vos compagnons ?
Plus que ce que j'aurais voulu. Mais, Dieu merci, notre unité est assez professionnelle. Nous planifions assez bien nos opérations. Quand je vois d'où nous venons et où nous en sommes, je pense que nous nous débrouillons plutôt bien. Si l'on compare à d'autres unités, nos statistiques sont très bonnes.
Vous vous êtes battu à Bakhmout. On a parlé de combats très intenses…
J'y suis resté un mois. C'était pire que tout ce que l'on peut imaginer. Je pense que c'était même pire que ce dont je me souviens. La ville était complètement détruite, à chaque coin de rue, peu importe la direction dans laquelle je regardais, j'avais l'impression d'être dans un film de guerre avec des images impressionnantes. C'est là que j'ai été blessé.
Que s'est-il passé ?
Ce jour-là, j'étais dans un groupe d'intervention rapide. Nous devions évacuer un camarade d'une autre unité. Nous avons dû marcher deux kilomètres pour arriver à la ligne de front où se trouvait le soldat touché par un sniper. Nous avons réussi à le tirer de là, à le stabiliser. Mais en l'évacuant sur un brancard, j'ai marché sur une mine. Après ça, nous avons continué l'évacuation. Un soldat m'a porté sur son dos. Après une centaine de mètres, il a marché à son tour sur une mine. Nous avons tous les deux perdu une partie de notre jambe. Nous avons été évacués vers un hôpital de campagne. On m'a stabilisé, puis on m'a transporté vers un hôpital militaire. Là, le traitement a réellement commencé.
Quel était votre état d'esprit ? Pensiez-vous déjà à votre retour sur le champ de bataille ?
Oui. Mes collègues rigolent à présent en racontant que la première fois qu'ils sont venus me rendre visite, je leur disais déjà que je serais de retour dans une poignée de semaines.
En combien de temps vous êtes-vous rétabli ?
Presque un an. Je m'en sors assez bien et je me débrouille. C'est un sentiment incroyable d'être de retour. J'avais été invité à de nombreuses discussions sur la façon dont il faut traiter les soldats qui reviennent blessés du front. Ça avait l'air d'être toute une affaire dans la société civile. Quand je suis revenu au sein de mon unité, je me demandais comment ça allait se passer. Ce sont des gens qui sont assez simples, qui n'ont pas forcément des bonnes manières. Pourtant c'est là que j'ai été le mieux accueilli. Je ne m'attendais pas à ça. Au final, ces soldats savent qu'il peut leur arriver la même chose et ils y réfléchissent. Ils sont donc plus à même de trouver les bons mots. Ils se mettent à ma place.
Comment avez-vous adapté vos activités sur le terrain ?
J'occupe un autre poste à présent. Je suis plus dans l'organisation et la planification. Quand on a créé cette unité, nous étions environ 40 gars. Maintenant, nous sommes proches de 1000. Nous avons pu nous développer énormément grâce à nos missions réussies. Nous avons eu l'approbation pour recruter davantage d'hommes. Comme mon unité a bien changé, mes tâches ont aussi évolué.
Comment est le moral des troupes actuellement ? On a énormément parlé de l'échec de la contre-offensive ukrainienne. Est-ce que cela affecte les soldats ?
Il est clair que cela joue sur le moral, de manière générale. Mais la plupart de mes collègues et les membres d'autres unités ont déjà atteint un point où peu importe ce qui est dit, ils pensent avant tout à ce qu'ils ont à faire sur le champ de bataille. Ils savent qu'ils n'ont d'autre choix que d'avancer et de faire de leur mieux sans se laisser distraire. Au sein de mon unité, le moral est plutôt au beau fixe. Nous avons mené une opération qui a été un véritable succès en mer Noire. Cela a aidé à rétablir le corridor ukrainien. Donc tout le monde est dans de bonnes dispositions depuis ces victoires.
Avez-vous l'impression d'être suffisamment épaulés par les Occidentaux ? Est-ce un aspect dont parlent les soldats ?
Oui, nous en parlons et nous avons parfois l'impression que c'est un jeu politique. Les pays sont disposés à nous aider, mais ils continuent à se focaliser sur leurs propres intérêts. C'est tout à fait compréhensible. Mais les Occidentaux doivent aussi comprendre qu'ils ont un véritable intérêt à nous voir gagner cette guerre. Il y a plus en jeu ici que la liberté de l'Ukraine. Il ne faut pas imaginer qu'on va un jour retrouver la paix qui s'était installée après la guerre froide. C'est terminé. Maintenant, nous entamons une partie bien plus dangereuse de notre histoire. Le succès de l'Ukraine face à cette invasion non justifiée montrera à d'autres pays que les règles doivent être suivies et que les conflits ne mènent à rien de bon. Si la Russie triomphe, cela ouvrirait la boîte de Pandore. La Chine, l'Iran et d'autres pourraient y voir une opportunité pour déstabiliser l'ordre mondial.
L'Ukraine envisage de faire passer l'âge minimum des mobilisés de 27 à 25 ans, mais la mesure fait polémique. Qu'en pensez-vous ?
Vous savez, je travaille avec des recrues dans mon unité. Je vois des jeunes qui ont 22 ans, voire moins, et qui sont impatients de nous rejoindre. Donc, pour moi passer de 27 à 25 ans me semble être une bonne idée. On va dans la bonne direction.
On a appris le limogeage du chef d'État-major Zaloujny. On a longtemps parlé de tensions entre Zelensky et lui. Quel est l'état d'esprit des soldats à ce sujet ?
Je ne me sens pas à l'aise de parler de telles choses. Il était mon supérieur, et Zelensky est toujours mon supérieur (rires).
Mais avez-vous le sentiment que le président ukrainien a encore le soutien des soldats et de la population ?
On a l'impression qu'on fait à nouveau de la politique dans notre société. En tant que soldats, nous savions que la guerre allait durer longtemps et qu'à un moment donné, ça allait arriver.
Comment pensez-vous que cette guerre va se terminer ? Est-ce que ce sera à la table des négociations ou sur le champ de bataille ?
Quand on aura repoussé les Russes hors de notre territoire, on pourra négocier. Mais pas avant. En tous les cas, nous devons être prêts à nous battre encore des années.
Vous sentez que vous avez encore le courage de continuer pendant des années ?
Ce n'est pas une question de courage, nous n'avons pas le choix.
