Sur le front, des médecins ukrainiens racontent: "A travers les blessures des soldats, on se rend compte que la guerre a changé"
Au cœur du Donbass, une équipe de médecins militaires tente de tenir le coup psychologiquement, malgré l'afflux quotidien de soldats gravement blessés.
- Publié le 22-07-2024 à 13h14
- Mis à jour le 22-07-2024 à 14h09

Quatre hommes profitent de la fraîcheur d'une fin de journée estivale pour discuter. À côté d'eux, dans ce petit village situé au sud de Prokrovsk, quelques habitants parcourent un petit chemin rocailleux à vélo, deux ambulances se dissimulent dans la verdure, et les jappements d'un groupe de chiots viennent à peine troubler la quiétude des lieux. Malgré leur air décontracté, ces hommes font partie de l'équipe médicale de la 110e brigade mécanisée ukrainienne. Tous ont vécu la bataille d'Avdiivka, la plus sanglante depuis l'invasion russe de 2022.
La ville étant tombée aux mains des Russes depuis lors, la 110e brigade opère désormais en direction du village d'Ocheretyne, occupé depuis avril dernier. "Nous sommes ici depuis deux mois, sans congés, attendant les appels pour évacuer les blessés", explique Ivanovitch, ambulancier militaire de 50 ans. "On reçoit parfois quatre ou cinq appels par jour, parfois un seul, tout dépend des mouvements sur le front".
Gestionnaire immobilier avant l'invasion, Ivanovitch a déjà servi comme médecin de combat de 2005 à 2010 sur une base militaire. "Quand l'invasion a commencé, j'ai été m'inscrire dans un centre de recrutement et j'ai directement été envoyé à Avdiivka. C'était particulièrement compliqué au début, car je n'avais jamais fait face à de telles blessures. Des blessures causées par des roquettes, des drones FPV kamikazes, des bombes aériennes guidées".
Le front le plus difficile
Stationnés à sept kilomètres de la ligne de front, Ivanovitch et ses collègues évacuent les blessés, et vérifient les bandages et les tourniquets (garrots pour arrêter les hémorragies) posés par les médecins militaires dans les tranchées. "C'est très intense", souffle Ivanovitch. "Même pendant mes dix jours de vacances, j'étais mentalement ici. Plus la guerre dure, plus il sera difficile de revenir à une vie normale, psychologiquement."
À la tombée de la nuit, l'équipe d'évacuation sanitaire teste un tourniquet pelvien délivré par des volontaires. Andriy, 31 ans, ambulancier lui aussi, explique comment l'utiliser sous les yeux attentifs de ses collègues. Ouvrier à la centrale nucléaire de Zaporijjia avant l'invasion de 2022, Andriy avait initialement fait des études paramédicales et de kinésithérapie. "Quand les Russes sont arrivés, des amis m'ont dit que des soldats mouraient, faute de savoir appliquer un tourniquet, alors je me suis engagé." Père de deux enfants, Andriy a servi sur plusieurs fronts du Donbass avant d'arriver à Avdiivka. "Ocheretyne reste le front le plus difficile", se désole-t-il. "Les Russes avancent petit à petit avec plus de moyens et de soldats. Le mois dernier, j'étais dans un groupe de cinq soldats, seuls deux sont revenus, dont moi."
Légèrement joufflu, des poches de fatigue sous les yeux et les traits tirés, Andriy explique qu'il se détend en fumant la chicha ou en regardant des vidéos de sa famille. "Le plus dur, c'est d'aller chercher les soldats qui sont déjà morts", confie-t-il. "Lors de ma première mission avec la 110e, j'ai dû récupérer le corps d'un soldat décapité, mes mains tremblaient… Mais si on ne fait pas ce job, qui le fera ?"

La guerre a changé
Ivanovitch reçoit un appel : il faut partir. Alors que seules la Lune et les étoiles éclairent la route du petit village, l'ambulance démarre à toute allure. Ivanovitch est assis à l'avant, son auxiliaire sanitaire à l'arrière, demeurant silencieux sous la lumière bleutée du véhicule. Après dix minutes, ils s'arrêtent sur le bord de la route, où un homme frêle s'installe sur le lit sanitaire, les yeux dans le vide, déboussolé. Il a été blessé par des éclats d'obus à la jambe et l'épaule, en plus de souffrir d'un tympan percé et d'une commotion cérébrale. En route vers le point de stabilisation, Ivanovitch ausculte le soldat, traite ses blessures et effectue une injection afin de réduire l'afflux de sang dans le cerveau. Arrivée à destination, une équipe médicale prend le relais, Ivanovitch rentre à sa base.
Nous restons sur place avec l'équipe de chirurgiens, anesthésistes, chauffeurs, hygiénistes et infirmiers. "Pendant la journée, nous dormons. Nous travaillons généralement entre 17h00 et minuit puis entre 4h00 et 10h00", explique Oleksander, chirurgien de 52 ans et père de trois enfants. Spécialiste de la tuberculose, il a rejoint l'armée en juin 2022.
Pour lui, la bataille d'Avdiivka reste le moment le plus difficile. "On recevait plus de 200 blessés par jour. Maintenant c'est une vingtaine, mais à travers les blessures, on se rend compte que la guerre a changé. En 2022, on traitait essentiellement des blessures causées par les mines et l'artillerie. Aujourd'hui, la majorité des hommes sont blessés par les drones kamikazes FPV. Les soldats qui sont munis du système REB, qui consiste à éloigner les drones de leur cible, sont quant à eux blessés par des éclats d'obus. Sans ces systèmes de défense, c'est souvent fatal", détaille le chirurgien. Et d'ajouter que "des armes chimiques comme la chloropicrine sont aussi utilisées par les Russes, malgré leur interdiction par les lois internationales. Les effets observés sont clairs même sans laboratoire pour attester de leur présence".
Au péril de leur vie
Le point de stabilisation de la 110e brigade accueille tous les blessés du secteur – le front d'Ocheretyne – l'un des plus actifs du conflit durant le mois de juin. Alors que la nuit commence à tomber, Olena, l'infirmière de l'équipe, reçoit le premier coup de fil de la soirée : des blessés graves arrivent du front, peut-être même des morts. Le commandant de la brigade concernée arrive ensuite au point de stabilisation. Les téléphones sonnent dans tous les sens, l'agitation est à son comble. Trente minutes s'écoulent avant que l'ambulance n'arrive enfin sur place.
Deux sacs recouvrent les corps que les ambulanciers militaires extraient du véhicule. Le commandant de la brigade les ouvre pour identifier les soldats, l'un d'entre eux n'a plus de jambes. Il les embarque, tandis qu'Olena s'occupe du seul rescapé de l'attaque de drones. "Ils ont sauté sur une mine en rentrant de leur position, puis un drone FPV les a attaqués lorsqu'ils sortaient de leur voiture", raconte-t-elle, attristée. En état de choc, le seul survivant se plaint d'une douleur dans la poitrine et est emmené à l'hôpital le plus proche.
Infirmière de formation, Olena a vécu douze ans en Italie avant de revenir en Ukraine au début de l'invasion. "Je me suis engagée et j'ai directement servi avec la 110e brigade", explique-t-elle. À 39 ans, cette petite femme menue et à la voix douce semble totalement dévouée à sauver des vies, au péril de la sienne. "Les points de stabilisation sont souvent pris pour cibles. J'ai déjà survécu à deux bombardements, mais je n'ai jamais regretté mon choix", raconte-t-elle. En alerte durant toute la journée et plus encore la nuit, la petite équipe vit tout cela 24 heures sur 24. "Nous sommes ici comme une famille. Pour gérer le stress et les émotions, je trouve un coin où je peux rester seule pour pleurer et parfois appeler ma cousine en Italie."
Matinée chargée
Après quelques heures de repos et d'attente, les portes de la salle de soins s'ouvrent. Il est 4 heures du matin, Olena a reçu un appel pour "un cas lourd". Quinze minutes plus tard, l'ambulance arrive pour sortir un soldat sur un brancard. Tourniquet sur sa cuisse gauche, celui-ci a un éclat d'obus profondément ancré dans la jambe. "Le tourniquet a été placé il y a quatre heures !" s'exclame Oleksander. Un garrot ne peut être posé plus de deux heures sous risque de nécrose du membre, ce qui débouche sur une amputation. Mais la menace des drones FPV russes sur le front retarde parfois l'évacuation des blessés de plusieurs heures.
À la lueur de l'aube, les blessés s'enchaînent les uns après les autres. Ivanovitch et Andriy, de l'équipe d'évacuation, amènent chacun à leur tour un soldat sur un brancard, tous issus de l'infanterie, tous affublés de tourniquets autour des jambes et recouverts par la poussière des tranchées. Olena, Oleksander, l'anesthésiste et l'équipe d'hygiénistes s'attellent à leur tâche et stabilisent les blessés avant de les transférer à l'hôpital militaire. À 8 heures du matin, Olena a enfin un peu de répit, elle prend le temps de nettoyer la salle de soins avec son collègue Igor jusqu'à ce que son téléphone sonne à nouveau, sur la mélodie de "I will survive".
