Le Kremlin peaufine sa doctrine nucléaire
Rendue partiellement publique en 2010, la doctrine nucléaire de la Russie serait en réécriture anticipée.

- Publié le 12-09-2024 à 13h48
- Mis à jour le 12-09-2024 à 13h59

"Il y a une volonté claire de notre part d'apporter une correction à notre doctrine nucléaire, née de l'étude et l'analyse des conflits de ces dernières années, y compris, bien sûr, de l'escalade de nos adversaires occidentaux lors de l'opération spéciale" affirmait le 1er septembre Sergueï Riabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères. Cette déclaration faisait suite à une série d'annonces du même type formulées par Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, et Dmitri Peskov, porte-parole du Président russe, durant l'été.
Il faut remonter à 2010 pour retrouver les premières traces de cette fameuse doctrine nucléaire, soit la diffusion d'un document de sept pages décrivant sans précisions – c'est la nature d'une doctrine de dissuasion – les conditions d'un usage de l'atome par Moscou dans un cadre militaire. D'une valeur de dix ans, le document avait déjà été mis à jour en 2020 en insistant sur une notion propre à la vision russe des choses : "l'escalade pour la désescalade". C'est-à-dire la possibilité de recourir à un usage massif d'armes nucléarisées pour mettre immédiatement fin à un conflit. En somme : mettre un coup de poing sur la table suffisamment fort pour faire taire tous les autres acteurs d'une guerre.
De la riposte à l'initiative
La nouvelle réflexion annoncée sur la dissuasion à la russe pourrait amener Moscou à pousser plus loin la notion d'initiative, alors que la doctrine ne prévoyait jusqu'ici qu'une riposte en cas de menace existentielle. Le Kremlin souhaite également développer les armes de sa triade nucléaire pour les adapter au terrain ukrainien, en vue, notamment, de pouvoir mener une campagne de dissuasion renforcée par la possibilité d'utiliser des armes tactiques (des bombes de moindre puissance dont les effets sont plus limités et ciblent des sites précis) en Ukraine. Les Américains avaient d'ailleurs déjà affirmé dès 2022 que l'usage de ces armes, plus légères soient-elles, entraînerait une riposte sur des infrastructures militaires russes.
Aussi préoccupant soit ce débat russe, il s'inscrit dans une nuée de signaux – parfois peu crédibles – envoyés par Moscou pour tracer des lignes rouges sans cesse repoussées. Pour rappel, la première menace nucléaire formulée par le Kremlin est arrivée deux jours seulement après le début de l'offensive de 2022. Vladimir Poutine avait alors mis les unités militaires concernées en alerte. S'en est suivie une occupation de la centrale de Tchernobyl, un symbole pour le monde, puis celle de Zaporijjia dans le sud de l'Ukraine.
Dans un acte de désespoir, et pour distiller la panique en Occident, le Kremlin est allé jusqu'à faire brûler des pneus dans une tour de refroidissement de la centrale de Zaporijjia durant l'été 2024, afin de détourner les regards de l'offensive ukrainienne en cours dans la région de Koursk. L'été précédent, en 2023, Moscou s'était attaqué au barrage qui permettait à la centrale de refroidir son combustible. À la même période, le président russe avait en outre envoyé des bombardiers équipés d'ogives nucléaires en Biélorussie, pour faire monter la pression.
Craintes… en Russie
Le sujet est très sensible pour les Russes, élevés depuis toujours dans la peur de l'atome. Lorsque le 2 octobre 2023, la rédactrice en chef de RT Margarita Symonian a suggéré de réaliser une explosion thermonucléaire au-dessus des zones inhabitées de Sibérie pour effrayer les opinions occidentales, de nombreuses voix officielles russes se sont élevées pour dénoncer cette déclaration.
Malgré l'affirmation et la réaffirmation de la menace nucléaire, les limites énoncées jusqu'ici par Moscou ne tiennent guère. Les régions du sud de l'Ukraine et du Donbass sont touchées quotidiennement par des missiles occidentaux alors même que, selon la loi russe, ces territoires ukrainiens sont en territoire russe… Vladimir Poutine, qui refusait que tout avion F16 soit envoyé en Ukraine a dû se résoudre à les voir dans le ciel ukrainien… Et les exemples de ce type sont nombreux.
"Il est certainement question dans le texte à venir d'un abaissement du seuil d'utilisation des armes nucléaires permettant l'usage d'un tir préventif. Les États-Unis ont déjà affiché cela dans leur doctrine, pourquoi la Russie ne l'appliquerait pas au nom du principe de réciprocité ?", questionne le politologue russe Sergueï Karaganov. "Cette révision de la doctrine nucléaire est directement liée aux nouveaux risques apparus dans le domaine des missiles à courte et moyenne portée. Le traité sur les forces nucléaires intermédiaires a cessé de s'appliquer après que les États-Unis se sont retirés de l'accord. Les Américains commencent à placer leurs systèmes en Europe, des missiles de croisière qui peuvent transporter des ogives nucléaires", estime quant à lui le chef du centre pour l'étude des conflits militaires et politiques russe, Andrei Klintsevich.
