Tir d'un missile intercontinental sur l'Ukraine : Poutine joue l'intimidation, à quel point faut-il s'inquiéter ?
Les démonstrations de force entre Moscou et l'Ukraine ont monté d'un cran ces derniers jours.

- Publié le 21-11-2024 à 15h55
- Mis à jour le 21-11-2024 à 17h23

Assiste-t-on vraiment à une dangereuse escalade en Ukraine ? L'armée de l'air ukrainienne accuse la Russie d'avoir tiré ce jeudi matin un missile balistique intercontinental lors d'une attaque sur la ville de Dnipro dans le centre-est de l'Ukraine. Ce missile aurait été lancé depuis la région russe d'Astrakhan, une zone au sud-est de Volgograd, qui borde la mer Caspienne. Huit autres missiles (non intercontinentaux) auraient également attaqué la ville ukrainienne, d'après les autorités régionales.
"C'est la première fois. Nous n'avons pas jamais eu ce genre de missiles avant", a précisé à l'Agence France-Presse (AFP) une source au sein de l'armée ukrainienne. Ce type de missile a la capacité de transporter des ogives nucléaires et de frapper à des milliers de kilomètres de distance. Le missile en question ne portait toutefois pas d'ogive nucléaire. "C'est évident", vu l'ampleur limitée des dégâts, a ajouté cette source.
Le missile balistique intercontinental est notamment conçu pour transporter des ogives nucléaires.
Alors que Volodymyr Zelensky a dénoncé le fait que son "voisin fou" russe utilise l'Ukraine comme "un terrain d'essai", le Kremlin, de son côté, refuse de commenter l'accusation. "Je n'ai rien à dire sur ce thème", a déclaré Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, interrogé par des médias à ce sujet lors d'un briefing quotidien. Maria Zakharova, la porte-parole de la diplomatie russe, a même été interrompue par un appel téléphonique lors d'une conférence de presse pour garder le silence sur le sujet. Au bout du fil, l'interlocuteur (non identifié) a ordonné de ne surtout pas commenter la frappe, en prenant soin de ne pas prononcer les termes "missile intercontinental".
Une riposte ou une escalade ?
Peter Stano, le porte-parole de la Commission européenne en charge des Affaires étrangères, a déclaré jeudi que si l'information est confirmée, "il est évident que cette attaque marquerait une escalade supplémentaire de la part de Vladimir Poutine".
Mardi, l'Ukraine avait de son côté utilisé pour la première fois des missiles américains ATACMS, d'une portée de 300 kilomètres, contre une installation militaire dans la région russe de Briansk, après avoir reçu le feu vert de Washington. Jusque-là, la Maison-Blanche était en effet opposée à l'usage de ces missiles en territoire russe, craignant la réaction de Moscou. Ce jeudi, le ministère russe de la Défense a annoncé avoir abattu "deux missiles de croisière 'Storm Shadow' de fabrication britannique" également tirés depuis l'Ukraine sur son territoire, sans préciser le lieu ni le moment de cette interception.
Durant deux mois, l'Ukraine et la Russie s'amuseront à se faire peur.
Face à ce constat, Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l'Iris, préfère néanmoins parler "de réponse" plutôt que "d'escalade" de la part de Moscou. "Le message, c'est : 'on va continuer à vous rendre la monnaie de votre pièce'."
D'après un officier supérieur de l'armée de l'Air française qui désire rester anonyme, il s'agit plutôt d'un signalement stratégique. "Ce serait un peu facile de réduire cette frappe à un jeu d'action-réaction. Les Russes ont fait un tir opérationnel de démonstration de puissance. Cela s'inscrit dans une logique inquiétante d'hybridation géostratégique de la guerre, avec notamment l'intervention de la Corée du Nord et l'autorisation occidentale d'utiliser des missiles à longue portée pour frapper le territoire russe."
Rhétorique nucléaire
Pour Jean-Pierre Maulny, ces derniers événements s'expliquent par l'arrivée imminente de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui est "dans l'optique de mener les belligérants à la table de négociation. Chacun essaie donc de créer les meilleures conditions avant. Durant deux mois, l'Ukraine et la Russie s'amuseront à se faire peur".
Comme aujourd'hui. En répondant avec un missile balistique intercontinental, les Russes cherchent à montrer qu'ils sont proches de l'option du recours à des armes nucléaires. La nouvelle doctrine nucléaire russe a d'ailleurs été officialisée mardi pour élargir la possibilité d'utiliser des bombes atomiques : la Russie peut désormais y recourir en cas d'attaque "massive" par un pays non nucléarisé mais soutenu par une puissance nucléaire. Ce qui est exactement la situation de l'Ukraine, qui est notamment soutenue par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, trois puissances nucléaires.
On n'aura a priori jamais de frappes massives de la part de l'Ukraine.
"Le texte parle de frappes massives de la part de l'Ukraine. Mais on n'en aura a priori jamais, tempère Jean-Pierre Maulny. D'abord, parce que ça coûte très cher. Ensuite, parce que les Ukrainiens viseront désormais surtout des cibles militaires stratégiques pour désorganiser la capacité de leur adversaire."
"Une doctrine publique, c'est un moyen de communication adressé à vos adversaires. Ce n'est pas un document contraignant pour vous-mêmes, ajoute l'officier français. Les Russes sont extrêmement frustrés de voir que leur chantage nucléaire vis-à-vis de l'Occident ne fonctionne pas. Certes, leur dissuasion nucléaire a permis d'éviter l'implication directe des Occidentaux dans le conflit. Et ça, ils le vivent comme un succès. Mais c'est un échec parce qu'ils n'ont pas réussi à intimider les Ukrainiens, ni à dissuader les Occidentaux d'aider Kiev."
Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, a quant à lui affirmé jeudi que la Russie ferait le "maximum d'efforts" pour éviter une guerre nucléaire… et qu'il espère que "d'autres pays" adopteraient également "cette posture responsable".
