Guerre en Ukraine : "Il y a un gros problème dans l'approche de Donald Trump"
Donald Trump et Vladimir Poutine ont eu un long échange téléphonique lundi. Comment décrypter cet entretien ? Éclairage avec Tanguy Struye (UCLouvain).

- Publié le 20-05-2025 à 13h38
- Mis à jour le 20-05-2025 à 15h50

Lundi, en fin d'après-midi, Vladimir Poutine et Donald Trump se sont entretenus au téléphone pendant "plus de deux heures". Il a bien évidemment été question de la guerre en Ukraine. Dans ce qui a été communiqué au sujet de cet échange, il est évoqué une "reprise immédiate des négociations" entre la Russie et l'Ukraine. De bon augure ? On fait le point avec Tanguy Struye, professeur en Relations internationales à l'UCLouvain et chercheur associé à l'Institut Egmont.
Comment décryptez-vous ce long échange de deux heures entre les présidents américain et russe ?
Ce qui est positif, c'est qu'ils se parlent et ont abordé plusieurs dossiers. C'est important de le souligner : il n'a pas été question que de l'Ukraine : ils ont abordé aussi la question iranienne et les futures relations économiques entre les deux pays. Maintenant, si on entre dans l'aspect plus lié à l'Ukraine, il faut une nouvelle fois regretter que les Américains n'ont absolument rien obtenu des Russes. En fait, ce qu'ils ont obtenu, c'est simplement qu'on va renégocier encore une fois – pour la dixième fois peut-être – un cessez-le-feu. Mais cela dure depuis trois mois et on tourne en rond. Lundi, ils ont aussi évoqué un mémorandum pour la paix apparemment. Mais tout ça, c'est plus du show de la part des Russes. Bref, on a l'impression que cette administration Trump se fait balader sur la question ukrainienne.
Pour la Russie, ces "fausses" promesses, n'est-ce pas aussi une façon de gagner de temps ?
Oui, clairement. On voit bien qu'ils n'ont pas nécessairement envie de négocier. Il y a deux ou trois semaines, il y avait une sorte de préaccord sur papier, qui poussait en fait les Russes à accepter un cessez-le-feu sur la ligne de front actuelle. Cela sous-entend qu'ils n'ont pas les quatre régions espérées sous leur contrôle. Or on voit bien que les Russes ne sont absolument pas prêts à rentrer dans cette logique, tant qu'ils n'auront pas pris les quatre régions, que ce soit de manière politique ou de manière militaire. À mon sens, on est donc dans une impasse.
Trump et les Américains mettent-ils suffisamment de pression sur Moscou ?
Non. Les Américains ne sont pas prêts, contrairement à ce qu'ils avaient dit, à mettre la pression pour obliger la Russie à justement accepter un cessez-le-feu et un gel de la ligne de front. Chaque fois qu'on arrive à un stade où on pourrait sanctionner les Russes, les Américains ne le font pas.
"Il y a un gros problème dans l'approche américaine"
Comment l'expliquer ?
Tout simplement parce que l'objectif des Américains, c'est de ne pas casser la relation qu'ils sont enfin prêts à reconstruire avec les Russes. Et certainement pas au nom de l'Ukraine. Pour eux, la Russie peut les amener à avoir des relations commerciales avantageuses à l'avenir, notamment en affaiblissant la relation entre la Chine et la Russie.
Mais il y a un gros problème dans cette approche-là. Si cela pourrait avoir du sens d'un point de vue géopolitique, cette manière de faire ne tient de toute façon pas la route. Car en ne soutenant plus l'Ukraine, les États-Unis affaiblissent la relation transatlantique – que ce soit sur le plan économique ou au niveau de l'OTAN – et cela finalement ne fait qu'affaiblir la position américaine sur la scène internationale. Car l'Europe, à bien des égards, est plus importante pour les Américains que la Russie.
Finalement, pour rêver d'une fin de conflit, est-ce que ce ne sera pas l'Ukraine qui devra revoir ses "ambitions" à la baisse, plus que Moscou ?
Il est évident que du côté ukrainien, il y a une volonté beaucoup plus importante de négocier que du côté russe. Jusqu'ici, les Ukrainiens ont conclu un accord sur les minerais avec les Américains. Ils ont également accepté un cessez-le-feu sur la ligne de front. Maintenant, il faut être honnête et ne pas se leurrer : il va y avoir une négociation à un moment donné et les Ukrainiens vont perdre des territoires. C'est malheureux mais c'est une évidence. Mais cela ne sous-entend pas pour autant de se faire avoir par les Russes et que ces derniers obtiennent tout ce qu'ils veulent.
Voyez-vous d'un bon œil l'appel du Vatican à jouer un rôle dans les négociations ?
Personnellement, je ne le vois pas plus d'un bon œil que le rôle que jouent déjà la Turquie ou d'autres. C'est positif dans le sens où c'est bien d'avoir des intermédiaires qui amènent les deux forces à la table des négociations. Mais à un moment donné, il faut avancer. Et là, ce sont les pressions qui peuvent jouer, une cohérence entre la position européenne et américaine. Et tout ça, malheureusement, manque aujourd'hui de finesse.
"Du show à la Trump, mais sur le fond, on n'avance pas"
Trump, qui qualifie le conflit de "problème européen", ne cherchera-t-il pas à se dédouaner en cas de nouvel échec des négociations ?
Évidemment. Si ça foire, c'est typique du président Trump, la responsabilité sera portée vers quelqu'un d'autre. Que ce soit en politique intérieure ou extérieure, c'est toujours la faute de quelqu'un d'autre. Mais dans le cadre de ce dossier ukrainien, j'insiste sur le fait qu'il s'agit d'un échec total de l'administration Trump. Rappelons quand même qu'il avait promis de résoudre le conflit en 24h. Puis en 100 jours… Qu'il allait également imposer des sanctions à celui qui n'était pas prêt à négocier. Or, les Russes ne montrent aucune envie à ce niveau et on n'a toujours vu aucune sanction américaine contre eux. Tout cela, c'est du show à la Trump. Mais sur le fond, on n'avance pas.
Les États-Unis pourraient-ils complètement se retirer du dossier ukrainien ?
C'est très beau de dire que c'est un conflit qui concerne l'Europe. Mais c'est totalement faux, parce que ça concerne la sécurité américaine aussi, sur le long terme. Au niveau économique, les Américains veulent peut-être un rapprochement économique avec la Russie mais cela est compliqué actuellement vu le poids des sanctions européennes qui pèsent sur Moscou. Je rappelle en outre que les États-Unis se sont engagés en Ukraine avec un accord sur les minerais. Mais cet accord ne pourra devenir réalité que si la paix règne dans ce pays.
Bref, il y a beaucoup de contradictions dans les positions de l'administration américaine. D'ailleurs, en fonction de qui on entend, on n'est pas dans la même logique. Ils ont ainsi changé deux fois d'envoyé spécial en Ukraine. Avant, c'était Keith Kellogg mais il était considéré comme trop ukrainien. Alors ils ont placé Steve Witkoff mais ce dernier ne semble pas à la hauteur. Du coup, on a l'impression que c'est Marco Rubio qui doit reprendre les rênes, mais il ne tient pas les mêmes propos que le vice-président JD Vance (ce dernier qui semble estimer que le conflit ne les concerne pas). Au final, ça change continuellement et on est dans une sorte de chaos total. On ne sait pas trop la politique qu'ils veulent vraiment mener et je ne suis même pas certain qu'à la Maison Blanche, ils le savent…
