La France connaît-elle vraiment un "ensauvagement" de sa société ?
Pour le criminologue Christophe Soullez, le choc des images et des vidéos joue sur le ressenti des gens.

- Publié le 14-09-2020 à 08h17
- Mis à jour le 14-09-2020 à 08h51

Le débat sur l'insécurité présumée galopante prend de l'ampleur. Christophe Soullez, criminologue et chef de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), calme le jeu.
Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin parle de "l'ensauvagement d'une partie de la société". Même Yannick Jadot (EELV) se dit "extrêmement inquiet de la banalisation de la violence". Y a-t-il un réel regain d'insécurité en France ?
D'abord, il faudrait savoir de quelle catégorie de faits violents il est question. Parle-t-on de bagarres, d'agressions, de vols violents ? La violence existe, bien entendu, et on observe des phénomènes d'ultra-violence où des individus s'acharnent sur leurs victimes. Ceci peut être jugé inacceptable dans notre société mais nous ne pouvons pas précisément quantifier et qualifier cette violence. Dès lors, il est difficile de dire qu'elle explose. Aucun chiffre objectif ne l'atteste.
Entre 1975 et 2000, on est tout de même passés de 100 000 à 400 000 faits violents enregistrés par les forces de l'ordre…
Cela peut indiquer qu'il y a davantage d'actes de violence perpétrés au fil des ans, mais pas nécessairement. Cette hausse peut aussi s'expliquer par une libération de la parole et donc un meilleur rapport aux autorités. La société est plus sensible à certains actes, comme les violences sexuelles par exemple. Elle s'est aussi judiciarisée : on porte plainte aujourd'hui pour des actes dont on n'avait pas toujours conscience qu'ils étaient graves hier.
La France ne serait donc pas devenue un "coupe-gorge", comme le dit Marine le Pen ?
Elle ne s'appuie sur aucune donnée objective pour l'affirmer. On assiste à une surenchère dans l'utilisation d'expressions disproportionnées. Paris, jusqu'au Second Empire, était un vrai coupe-gorge, avec un risque réel de se prendre un coup de couteau ou d'être détroussé à chaque coin de rue. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Ce qui est nouveau, depuis une trentaine d'années, c'est une violence (verbale et parfois physique) accrue dans les relations sociales, au quotidien. Elle n'est pas le fait de délinquants professionnels mais, par exemple, de gens qui se bagarrent sur la route pour une queue de poisson ou de voisins qui s'écharpent.
L'instrumentalisation de l'insécurité par les politiciens ne date pas d'hier…
Le thème de la sécurité a toujours été éminemment politique et cela ne date pas de Nicolas Sarkozy ! Sous Napoléon, déjà, les préfets exhortaient l'empereur à lutter contre les bandes de "chauffeurs" qui brûlaient les pieds des riches paysans pour leur faire indiquer l'endroit où ils cachaient leur bas de laine ; au début du XXe siècle, Georges Clemenceau, alors Premier ministre et ministre de l'Intérieur, crée sous la pression de l'opinion publique l'ancêtre de la police judiciaire, les "Brigades mobiles", pour lutter contre les braqueurs en automobiles.
D'après un sondage récent, la sécurité préoccupe désormais les Français presque autant que la santé, en pleine épidémie. À quoi est-ce dû ?
Oui mais, d'après la dernière enquête "Cadre de vie et sécurité", les principales préoccupations des Français sont le terrorisme, la précarité et le chômage, la délinquance ne vient qu'après. Par ailleurs, la violence est désormais plus visible : elle est filmée et diffusée. Le choc des images et des vidéos joue sur le ressenti. Le traitement médiatique aussi, avec des faits divers qui tournent en boucle à la télévision. Mais rappelez-vous, en avril 2002, l'affaire Papy Voise (Paul Voise, modeste retraité, est roué de coups chez lui par deux hommes qui incendient sa maison, NdlR) a fait 60 ouvertures de journaux télévisés. Déjà à l'époque, les gens avaient l'impression de vivre dans une société très violente.
Ce fameux "sentiment d'insécurité" est-il en hausse ?
L'expression est apparue pour la première fois en 1977 dans un rapport du garde des Sceaux Alain Peyrefitte. Mais, d'après notre enquête de victimation, réalisée auprès de 15 000 personnes, le sentiment d'insécurité est stable depuis dix ans : 80 % des Français se sentent en sécurité. À noter que ceux qui se sentent le plus en insécurité sont les personnes âgées, alors même qu'elles sont les moins nombreuses à se déclarer victimes d'infraction.
Pourquoi n'arrive-t-on pas, en France, à quantifier précisément les violences ?
Ce n'est pas dans notre culture ! En Grande-Bretagne, au Canada, aux Pays-Bas, les autorités sont pragmatiques et les forces de l'ordre disposent d'une grande marge de manœuvre dans leur territoire. Pour soulager un patient, un médecin pose un diagnostic puis préconise un traitement. En matière de sécurité, il faudrait mettre en place des outils pour mieux caractériser les violences et ensuite adapter les politiques publiques. Parce que 10 000 policiers ou gendarmes supplémentaires dans les rues, d'accord, mais pour s'attaquer à quelles formes de violence ?