Restaurer Notre-Dame de Paris en 5 ans, un pari devenu impossible?
Il y a un an, Notre-Dame de Paris était ravagée par les flammes. L'enquête de police est toujours en cours et les travaux à l'arrêt. Pour ce Vendredi saint, une cérémonie exceptionnelle s'est déroulée dans ce lieu dévasté.
- Publié le 13-04-2020 à 12h01
- Mis à jour le 15-04-2020 à 07h46

Il y a un an, Notre-Dame de Paris était ravagée par les flammes. L'enquête de police est toujours en cours et les travaux à l'arrêt. Pour ce Vendredi saint, une cérémonie exceptionnelle s'est déroulée dans ce lieu dévasté.
Un an après l'incendie de Notre-Dame de Paris, une immense grue à l'arrêt au-dessus d'une cathédrale toujours prisonnière de son échafaudage telle une toile d'araignée : c'est l'image terrible et immobile qu'offre le "chantier du siècle" en plein confinement du coronavirus. Notre-Dame, joyau gothique orpheline de sa flèche, sans charpente, avec une voûte fragilisée, dont l'incendie, dans la nuit du 15 au 16 avril 2019, a ému la terre entière, reste toujours en "urgence absolue" pour reprendre les propos de l'équipe qui veille jour et nuit sur elle, même, poursuivent-ils, "s'il est très improbable qu'elle s'écroule".
Autour du parvis de Notre-Dame, ceinturé de barrières, les touristes, venus du monde entier pour faire des selfies devant cette église momentanément lépreuse, ont soudainement disparu, comme aspirés par une autre calamité. Ils font place désormais au vide et au silence.
Un chantier maudit ?
Le chantier avait été retardé durant l'été pour mettre en place des mesures afin de lutter contre la contamination au plomb. Puis à l'automne et à l'hiver, ce sont les intempéries qui ont bloqué les travaux, chaque fois notamment que les vents soufflaient à plus 40 km/h.
Et alors que le printemps se profilait, et que le démarrage du démontage des 10 000 tubes de l'échafaudage tordus et soudés par le feu était imminent, le confinement a plongé le chantier dans le sommeil.
Outre la grue géante, un ceinturage avec des poutres métalliques avait été réalisé. Un deuxième échafaudage léger s'élève de part et d'autre de l'ancien. Des cordistes, appelés "écureuils", étaient prêts à descendre scier les pièces.
Cette opération délicate prévue pour durer quatre mois, "chantier dans le chantier", est interrompue, mais le général Jean-Louis Georgelin, qui préside l'Établissement public de Notre-Dame, étudie la possibilité de la faire reprendre partiellement, progressivement et de manière ciblée. Par exemple "pour les cordistes, ces équilibristes au bout de leurs cordes, la distanciation sociale (exigée face au coronavirus) est évidente".
Cet examen est en cours, conduit en concertation étroite avec la maîtrise d'œuvre, les entreprises et tous les acteurs de la prévention.
Avant mi-mars, le chantier mobilisait entre 60 et 70 ouvriers, une poignée d'entreprises principales et une myriade d'autres.
Si des robots ont déblayé la nef, il faudra encore retirer les débris au-dessus de l'immense voûte. Des opérations qui s'achèveront en principe à l'été, tandis que le démontage et le dépoussiérage du grand orgue sera effectué tranquillement… d'ici 2024. Des capteurs sont chargés partout d'identifier le moindre mouvement éventuel. "Ça ne bouge pas", rassure une source proche du dossier.
Quand pourra-t-on entrer dans la phase de restauration ? Le général Georgelin assure qu'elle "devrait commencer en 2021".
L'architecte en chef Philippe Villeneuve effectue les études de restauration, qui conditionneront les travaux. Une consolidation des voûtes pourrait être encore nécessaire et il faudra procéder notamment à la dépollution de deux chapelles test. "J'espère que tout cela sera terminé à l'automne", affirme le général.
Les options seront soumises à la Commission nationale du patrimoine et de l'architecture.
Par ailleurs, il faudra procéder à un grand nettoyage de la cathédrale et à l'installation d'un parapluie définitif.
Malgré la mise en sommeil, "nous ne dormons pas, je sollicite la réflexion de tout le monde", insiste le chef d'opérations.
Cinq ans, un calendrier intenable ?
Un édifice aussi complexe pourra-t-il être restauré en cinq ans comme l'a souhaité Emmanuel Macron ? "Beaucoup de personnes au début ont affirmé qu'en cinq ans, nous ferions n'importe quoi. Ce sont des propos malveillants, il s'agit de conduire les travaux de manière exemplaire sans procrastination", ajoute le général, qui assure qu'on célébrera un Te Deum dans la cathédrale le 16 avril 2024.
"Supposons que le sommeil dure de l'ordre de deux mois. Sur une durée de 68 mois, on devrait être capables de l'absorber", estime-t-il.
Débat autour de la flèche
Rien ne permet de discerner la forme finale qu'aura le joyau gothique. Devra être tranchée l'alternative qui divise les amoureux de ce symbole national et religieux : reconstruire à l'identique la flèche de Viollet-Le-Duc, ou concevoir un "geste architectural contemporain", comme l'a souhaité Emmanuel Macron ? Au risque de se mettre en infraction avec l'Unesco ?
Certains ont proposé une flèche en verre, ou de créer sur le toit un parc-jardin bio, voire une terrasse panoramique pour les touristes…
L'architecte Philippe Villeneuve plaide la fidélité à l'ouvrage génialement retouché dans le style gothique par Viollet-le-Duc, dont sont conservés tous les plans. Il a estimé qu'une reconstruction à l'identique permettrait mieux de tenir les délais. Une option qui semble être celle d'une majorité de Français.
Le général Georgelin, ancien chef d'état-major des armées, nommé par Emmanuel Macron, a pris fin 2019 les commandes. Un homme à poigne pour arbitrer entre les multiples experts, commissions et métiers impliqués.
Le chantier s'est renchéri en raison d'imprévus - le plomb tout d'abord - et d'allongement des délais. 902 millions de dons et promesses de dons ont été faits : de quelques dollars versés par des particuliers de tous les pays aux énormes cadeaux des mécènes.
Une manne trop importante ? "Ceux qui se sont permis de dire qu'on avait trop d'argent ont été imprudents. Tout me laisse à penser que nous aurons bien besoin de l'argent" des 340 000 donateurs, estime le général, qui leur exprime sa "profonde gratitude".
Après les polémiques des premiers mois, la préoccupation de la contamination au plomb semble quant à elle largement apaisée.
Une inconnue reste l'enquête de trois juges d'instruction sur cet incendie dont l'origine est vraisemblablement due à des dysfonctionnements et négligences. Entre les entreprises impliquées dans cette affaire et l'État, y aura-t-il des responsabilités établies, avec ce que cela implique versant assurances ?
Quant au concours international d'architectes évoqué par l'exécutif, aura-t-il bien lieu ? Et comment seront "consultés largement" les Français ? Autant d'inconnues.
Un Vendredi saint très spécial à Notre-Dame de Paris
C'est un symbole fort que Mgr Aupetit a souhaité adresser aux catholiques pendant cette Semaine sainte. Alors que les églises sont fermées au public, que la Passion sera célébrée sans les pratiquants, l'archevêque de Paris a décidé de vénérer la sainte couronne d'épines au sein de Notre-Dame de Paris.
La couronne d'épines, qui est supposée avoir ceint la tête du Christ le jour de sa crucifixion, est l'une des plus inestimables reliques de Notre-Dame de Paris, achetée une fortune par saint Louis au début du XIIIe siècle.
Ce Vendredi saint, l'archevêque de Paris Mgr Michel Aupetit a tenu à organiser une cérémonie au sein même de l'église meurtrie. Entré avec un casque blanc dans l'édifice toujours en travaux, Mgr Aupetit a pu se coiffer de sa calotte violette pour diriger la prière. En pleine crise sanitaire, Mgr Aupetit a rappelé que "dans cette Semaine sainte, le monde entier est terrassé par une pandémie qui répand la mort et qui nous paralyse". Entre plusieurs sonates de Bach jouées par le violoniste Renaud Capuçon, les comédiens Philippe Torreton et Judith Chemla, en combinaison blanche et en bottes alors que la décontamination au plomb de l'édifice n'est pas achevée, ont lu des textes de Paul Claudel, Francis Jammes et Mère Teresa.