Une menace de famine imminente plane sur la bande de Gaza
L'insécurité alimentaire induite par la guerre a atteint des niveaux dévastateurs. Elle est en passe de produire des "poches de famine" dans le nord du territoire.
- Publié le 29-01-2024 à 20h48
- Mis à jour le 29-01-2024 à 21h15

Les appels sont alarmants et répétés depuis de nombreuses semaines : la famine couve dans la bande de Gaza. Le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) l'a une nouvelle fois réaffirmé ce 26 janvier à Genève : "La population (de Gaza) est confrontée à la mort et au risque de mort en raison de la faim, de la faim extrême et de la famine". L'Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus sait de quoi il parle, lui qui a expérimenté la famine dans son propre pays il y a quelque vingt-cinq ans.
Quelques jours plus tôt, le Programme alimentaire mondial (Pam), une autre agence de l'Onu en charge de l'acheminement de denrées vitales, a averti qu'une "menace de famine imminente" planait à Gaza. Le territoire palestinien est soumis à un blocus resserré depuis près de quatre mois en raison de l'opération militaire israélienne visant à éradiquer le mouvement islamiste Hamas. "Plus d'un demi-million de personnes à Gaza sont confrontées à des niveaux d'insécurité alimentaire catastrophiques", a déclaré cette responsable du Pam, une situation qui risque de produire des "poches de famine".
Dépistages nutritionnels
Aujourd'hui, la majorité des Gazaouis sont des déplacés. Selon les Nations unies, la plupart des habitants du nord ont migré vers le sud du territoire en raison des ordres d'évacuation donnés par l'armée israélienne, qui ont transformé le nord en immense champ de bataille. Environ 1,8 million de personnes sont dès lors concentrées au sud de la rivière Wadi Gaza, principalement dans la région de Rafah, alors que les combats font désormais rage dans la ville voisine de Khan Younes. Pourtant, c'est le nord du territoire qui est le plus exposé à une situation de famine.
Au-delà des différents indicateurs à prendre en compte, "on peut déjà parler de famine à partir du moment où les gens ne mangent pas à leur faim" au jour le jour, estime Marie Burton, coordinatrice médicale des opérations pour Médecins sans frontières (MSF) dans la bande de Gaza. Or, dit-elle, à l'exception de certains convois exceptionnels des Nations unies, il n'y a quasiment aucune possibilité d'accéder au nord et donc d'y acheminer de l'aide humanitaire, qu'elle soit alimentaire, sanitaire ou médicale. C'est aussi "très compliqué de savoir ce qui s'y passe" dans la mesure où "les communications sont très mauvaises" dans cette partie du territoire.
D'après elle, seule l'UNRWA, l'agence de l'Onu aux réfugiés palestiniens qui soutient des abris dans le nord, est parvenu à y accéder et y mener des campagnes de vaccination et de dépistage nutritionnel auprès d'enfants de moins de cinq ans. "Elle a constaté 9 % de malnutrition sévère, ce qui est énorme. Ce sont des enfants qui sont cachectiques (présentant un amaigrissement important, NdlR) et qui peuvent présenter des œdèmes cutanés". Cette malnutrition fait de ces enfants des "oiseaux pour le chat", avertit Marie Burton. "Leurs défenses immunitaires étant très affaiblies et les conditions d'hygiène étant déplorables, ils vont contracter la moindre infection, avoir des diarrhées. Ce sont des enfants qui vont mourir très vite."
Effets néfastes en cascade
Le manque d'eau potable, la destruction ou l'endommagement des infrastructures de distribution, d'assainissement et de santé par les bombardements accroissent les risques d'infections et d'épidémies. La gastro-entérite est ainsi répandue et l'hépatite A est en pleine flambée, en raison d'une eau non assainie. L'Unicef évalue à 335 000 le nombre d'enfants de moins de cinq ans qui se trouvent dans une situation "particulièrement vulnérable". Au sud, les enfants ne disposent tout au plus que de deux litres d'eau par jour, bien en deçà des recommandations de base pour assurer la survie…
Ce contexte produit des effets néfastes en cascade pour la santé. La faim provoque un affaiblissement général et du système immunitaire, rend les gens plus vulnérables aux virus et agents infectieux, qui vont à leur tour affaiblir l'individu. Le cercle vicieux peut devenir catastrophique en cas de famine, selon l'OMS. C'est pour cela que les grandes agences organisent dès qu'elles le peuvent des distributions de compléments alimentaires et de vitamines, en particulier pour les femmes enceintes et les enfants.
L'accès restreint au territoire reste un problème de taille pour l'acheminement d'une aide humanitaire en masse et en toute sécurité aux habitants de la bande de Gaza. Le Pam, qui a distribué des rations alimentaires à plus de 900 000 personnes en décembre, demande en compagnie d'autres acteurs humanitaires l'ouverture de tous les points d'accès au territoire (six au total). Il espère ainsi augmenter le volume et la rapidité de l'acheminement de la nourriture vers les Gazaouis. Dernièrement, l'ouverture du poste frontière de Kerem Shalom, entre Israël et le sud de Gaza, a déjà permis d'éviter celui de Rafah, complètement saturé, à la frontière avec l'Égypte.
Besoin urgent
L'aide étant largement insuffisante, l'un des prochains défis consistera à revitaliser peu à peu le tissu économique. La plupart des entreprises sont aujourd'hui à l'arrêt, privant les Gazaouis de revenus, alors qu'il est devenu impossible de produire et d'importer quoi que ce soit. Le mois dernier, le Pam avait signalé que seule une boulangerie de Gaza sur les vingt-cinq sous contrat avec lui était encore en état de fonctionner. Mais là aussi, cela nécessite de fournir certaines denrées de base comme la farine.
L'approvisionnement humanitaire est au centre de l'arrêt rendu ce 26 janvier par la Cour internationale de justice (CIJ), qui a ordonné à Israël de prendre toutes les mesures pour permettre la fourniture de services de base et l'aide humanitaire dont les Palestiniens ont besoin de manière urgente.
Le même jour, le patron de l'OMS a encore exhorté les belligérants de s'entendre sur une trêve : "Septante pour cent des personnes qui meurent (à Gaza) sont des femmes et des enfants. Cette raison, à elle seule, devrait être suffisante pour (déclarer) un cessez-le-feu", a plaidé M. Ghebreyesus. Mais jusqu'ici, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, focalisé sur son objectif "d'anéantissement" du Hamas, n'a toujours pas jugé bon d'accepter un accord qui prévoyait la libération de plus de cent otages israéliens restants en échange d'un mois de cessez-le-feu. Lequel serait aussi tout bénéfice pour l'acheminement en toute sécurité de l'aide humanitaire.
