Le "visage du mal" qui prenait plaisir à étrangler ses victimes à mains nues: qui était Yahya Sinouar, le chef du Hamas, tué dans la bande de Gaza ?
A la tête du Hamas, le natif de Khan Younès, leader du mouvement islamiste emprisonné pendant deux décennies en Israël avant de prendre le pouvoir dans l'enclave, était considéré comme le cerveau du 7 Octobre.
- Publié le 18-10-2024 à 10h22
- Mis à jour le 18-10-2024 à 19h33

"Le visage du mal", l'égal de Ben Laden et Al-Baghdadi, "un mort ambulant". C'est ainsi que l'establishment sécuritaire israélien, dans les jours suivant le 7 octobre 2023, sonné par l'ampleur du carnage et la béance de ses propres failles, avait désigné Yahya Sinouar. Le décideur – et, sans nul doute, l'un des architectes – d'un massacre qui a fait basculer le conflit au Proche-Orient dans son acte le plus sanglant.
Omnipotent chef politique du Hamas à Gaza depuis 2017 – puis, après l'élimination de son alter ego, Ismaïl Haniyeh, à Téhéran en juillet, leader incontesté du mouvement islamiste –, Sinouar était resté invisible depuis que ses troupes s'étaient lancées à l'assaut du pourtour de l'enclave palestinienne, exécutant près de 1 200 personnes, principalement des civils, et emmenant quelque 250 otages.
Vision messianique du conflit
Depuis lors, vraisemblablement terré dans les kilomètres de tunnel creusés par le Hamas sous la fine bande côtière, Sinouar donnait sporadiquement signe de vie à ses intermédiaires au Qatar, ne lâchant jamais sa ligne intransigeante dans les stériles négociations de cessez-le-feu. Celui qu'experts et généraux adverses s'étaient longtemps plu à décrire comme "pragmatique" semblait désormais poursuivre une vision messianique du conflit, lui qui aurait conçu l'"opération déluge d'Al-Aqsa" (ainsi qu'est connu le 7 Octobre dans le monde arabe), comme une déflagration censée précipiter le Jugement dernier. D'abord obscur lieutenant de la branche armée du Hamas, spécialisé dans la traque des espions et défecteurs, celui que les Gazaouis eux-mêmes surnommaient le "Boucher de Khan Younès" (sa ville natale) s'était mué en tribun politique après vingt-deux ans passés dans les geôles israéliennes, jusqu'à sa libération et son retour dans le territoire sous blocus, en 2011, dans le cadre de l'échange entre le soldat franco-israélien Gilad Shalit, capturé et retenu par le Hamas, et un millier de prisonniers
Son "élimination" – que l'armée israélienne a d'abord dit vérifier alors que circulait sur les réseaux sociaux la photographie d'un cadavre présentant la même dentition abîmée que le leader terroriste – était l'un des principaux objectifs de guerre poursuivis par le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, après celle du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans un bombardement massif sur Beyrouth le 28 septembre.

Chef de la police des mœurs
Sinouar naît en 1962 dans le camp de réfugiés de Khan Younès, alors sous contrôle égyptien, qu'Israël reprendra lors de la guerre des Six Jours, cinq ans plus tard. Ses parents ont quitté Ashkelon, 40 kilomètres plus au nord, lors de la création d'Israël et des affrontements et déplacements forcés qui suivirent en 1948 – ce que les Palestiniens appellent la "Nakba". Il se dira à jamais marqué par les conditions de vie sordide de son enfance – la queue quotidienne pour obtenir des rations, la promiscuité grouillante des abris, transformés en bidonville de béton. Très pieux, le jeune homme entre dans l'orbite d'un influent prédicateur en chaise roulante nommé Ahmed Yassine. Quand la première intifada éclate, en 1987, le cheikh transforme son association piétiste en mouvement politique et militaire, alliant rigorisme religieux et nationalisme exalté, rêvant d'une Palestine "musulmane jusqu'au Jugement dernier". Le Hamas est né. Sinouar prend la tête de sa police des mœurs, le Majd, traquant "kouffars" et "collabos".
Il est arrêté l'année suivante par le Shin Beth, les renseignements intérieurs israéliens, pour une série de meurtres de Palestiniens désignés comme traîtres. "Il avait déjà des yeux de tueur, avait confié à Libération en novembre 2023 Micha Kobi, l'interrogateur chargé de son cas. On l'a fait condamner à quatre fois la perpétuité pour quatre meurtres, sur les douze qu'on lui imputait." En prison, Sinouar ne cherche pas à se départir de sa réputation d'étrangleur à mains nues – sa technique de prédilection – mais se fait aussi remarquer par sa lecture des penseurs sionistes et sa maîtrise de l'hébreu.
Régulièrement transféré, Sinouar s'impose en meneur, prenant à chaque fois la tête des ailes réservées aux affiliés du Hamas. L'ingéniosité du détenu numéro 7333335 inquiète ses matons autant que son charisme : il organise des grèves de la faim, mûrit des projets d'évasion, cuisine du knafeh (pâtisserie au fromage) à partir de menus ingrédients, et écrit même un roman sur la nécessité de tout sacrifier pour la "résistance". En 2000, un des médecins pénitentiaires, Yuval Bitton, le sauve d'un AVC, et devient son confident. Sans jamais se tromper sur ses intentions, comme il le racontait à Libé : "Pour lui, il n'y [avait] que le pouvoir, la guerre et la religion. Il [pensait] être un nouveau Saladin."
Néo-politicien
En 2006, le Hamas remporte les élections organisées dans les Territoires occupés, qui déboucheront sur une guerre civile à Gaza contre les rivaux laïcs du Fatah. Les islamistes, mis au ban par la communauté internationale, en sortiront vainqueurs. L'enclave est placée sous blocus israélo-égyptien. Sinouar suit tout cela de près de sa cellule – il y est même interviewé par la télé israélienne, laissant entendre que le Hamas est prêt à accepter l'idée d'une "hudna" (grande trêve). Mais c'est surtout l'enlèvement du soldat Shalit, à la même époque, qui l'enthousiasme. Manigancée, en partie, par son propre frère, la prise d'otage permettra, au bout d'interminables négociations dont Sinouar, équipé d'un téléphone clandestin, est partie prenante, la libération d'un millier de prisonniers palestiniens cinq ans plus tard. Dont la sienne.
Joues creusées, cheveux ras et cendrés, Sinouar rentre à Gaza auréolé de son passé carcéral. Le néo-politicien gravit les échelons de l'opaque organigramme du Hamas, et en devient, en 2017, le chef politique dans la bande de Gaza. L'ex-nervi souffle le chaud et le froid, présentant un programme relativement "réformiste", axé sur une réconciliation avec le président palestinien Mahmoud Abbas, une refonte de la charte du Hamas et de timides ouvertures diplomatiques envisageant une forme de solution à deux Etats. L'année suivante, Sinouar convoque la presse internationale – dont Libération – à Gaza pour vendre sa mue : il annonce un cycle de "marches pacifiques" le long des barbelés ceinturant l'enclave. Personne ne perçoit la menace de sa harangue, alors que les snipers israéliens font feu sur les manifestants : "Cette clôture, ce n'est pas une vache sacrée qu'on n'a pas le droit de toucher !"
Aveuglement
Dans le même temps, Sinouar prétend améliorer les conditions de vie des Gazaouis, sous perfusion financière du Qatar. Nétanyahou laisse faire – on parle, en Israël, de l'équation "du cash en échange du calme". Sinouar jure même, quand on lui tend un micro, qu'une guerre est vouée à l'échec face à la puissance nucléaire d'Israël. Mais chaque fois que le robinet se tarit, les roquettes pleuvent.
En 2021, une guerre éclair éclate, provoquée par une série de heurts à Jérusalem. Après onze jours de bombardements, Sinouar émerge indemne et crie victoire. Les hauts gradés israéliens hésitent à l'assassiner, mais renoncent, toujours persuadés de pouvoir manœuvrer le faucon islamiste. Même quand il promet la "guerre religieuse" lorsque les alliés extrémistes de Nétanyahou pénètrent sur l'esplanade des Mosquées.
Un aveuglement qu'Israël payera très cher, le 7 Octobre. Les mois suivants, Sinouar devient un fantôme – monstre hantant les Israéliens et héros de la rue arabe, vu comme le vengeur de décennies d'humiliations. Bien qu'invisible et insaisissable, il donne le la des négociations de cessez-le-feu, sans cesse avortées, à l'exception d'une courte semaine de trêve hivernale. Au fil des mois, les échos des tunnels de Gaza le disaient jusqu'au-boutiste, millénariste même, peu importent les pertes de son peuple – plus de 40 000 morts. Reste à savoir, et rien n'est moins sûr, si la sienne mettra fin à une guerre d'une violence inouïe, dont il sera à jamais considéré comme le sanguinaire déclencheur.