Les Gardiens de la révolution iraniens, une armée idéologique doublée d'un pilier de l'économie parallèle
La répression en Iran se poursuit sous la férule de cet organe sécuritaire, que l'Union européenne vient de placer sur sa liste des entités terroristes. Portrait.

- Publié le 31-01-2026 à 07h15

Un État dans l'État. C'est souvent en ces termes que sont évoqués les Gardiens de la révolution en Iran. Ce corps paramilitaire, dont le rôle est souvent comparé à celui de la garde prétorienne dans la Rome antique, est certes dédié à la protection de la République islamique, mais il est aussi devenu au fil de cinq décennies d'existence un rouage essentiel de l'économie – parallèle, surtout – du pays.
C'est ce pilier sécuritaire du régime théocratique que l'Union européenne a placé ce 29 janvier sur sa liste des entités considérées comme terroristes, s'alignant sur les États-Unis qui l'avaient fait en 2019 au cours du premier mandat de Donald Trump. Cette mesure, envisagée de longue date, sanctionne le principal responsable de la récente répression meurtrière du mouvement de contestation populaire des autorités, l'un des plus important de l'histoire de ce régime. Après des vagues analogues en 2019 et suite à la mort de Mahsa Amini en 2022-23, des milliers, si pas des dizaines de milliers de personnes aux quatre coins de l'Iran, sont tombées sous les balles des forces de l'ordre, dont celle du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et de sa branche civile, les bassidjis (mobilisés, en persan).
Une "militarisation étouffante"
Fort d'environ 140 000 hommes et d'un appareil de renseignement tentaculaire, le CGRI poursuit désormais ce qu'Amnesty dénonçait la semaine dernière comme une "militarisation étouffante" de la rue iranienne, qui se traduit selon l'organisation par "des arrestations arbitraires massives, des disparitions forcées, des interdictions de rassemblements et des attaques visant à réduire au silence les familles des victimes". Autant de mesures répondant au champ de sa mission initiale.
Les Gardiens de la révolution (ou pasdarans, en persan) ont été créés en mai 1979, un peu plus d'un mois après le référendum qui a approuvé la création de la République islamique. Son fondateur, l'ayatollah Khomeini, était persuadé que le nouveau régime issu de sa révolution islamique avait besoin d'un corps spécial qui soit chargé de la défense exclusive de ses institutions et de ses intérêts idéologiques et, surtout, qui soit sous l'autorité directe du guide suprême. Il a alors mis sur pied une armée d'élite, parallèle à l'institution militaire nationale. Cette dernière a le défaut d'être héritée du régime impérial et sa fidélité au régime théocratique naissant n'était ni automatique ni garantie dans la durée.
Juguler les menaces sécuritaires
La priorité des pasdarans est de juguler toute menace pesant sur la sécurité intérieure. Via la force Qods, leur corps expéditionnaire, les gardiens appuient, arment, entraînent et financent des milices étrangères de la région, affiliées à l'Iran — comme le Hezbollah au Liban. En constituant cet "axe de la résistance" (face à Israël), ils assurent l'une de leur fonction primordiale : défendre la République islamique en maintenant toute menace existentielle aussi loin que possible des frontières iraniennes, ou en entretenant une certaine conflictualité voire une certaine déstabilisation au Moyen-Orient. Les Gardiens de la révolution sont ainsi venus en renforts de l'armée syrienne de Bachar al Assad, dès début 2013, alors que la guerre civile ne faisait encore que commencer.
Ces deux dernières années, la guerre à Gaza a fait complètement dérailler la stratégie sécuritaire de l'Iran. Le pays fut à trois reprises visé par des bombardements israéliens, y compris lors d'une guerre de douze jours entre ces deux États en juin dernier – à laquelle les États-Unis ont participé.
Pilier de l'économie parallèle
Cet organe de type sécuritaire, à sa création, est aussi devenu un pilier de l'économie, l'un des plus riches et des plus influents de l'État iranien. Pour mieux protéger le système théocratique, ainsi que pour se financer et s'enrichir, les pasdarans se sont progressivement insérés dans le tissu économique de l'Iran, devenant un acteur surpuissant avec lequel les autorités politiques travaillent main dans la main. Le CGRI s'est ainsi imposé en tant que véritable conglomérat dont les sociétés s'illustrent dans toutes les sphères économiques et industrielles du pays : pétrole, bâtiments, travaux publics, transports, télécommunications…
Ce sont également eux qui supervisent le programme nucléaire, suspecté depuis plus de vingt ans par les grandes puissances d'abriter un volet militaire. Les pasdarans sont mis en cause pour avoir progressivement mis en place des réseaux opaques de financement, de détournement des richesses et de contournement des sanctions internationales (entre autres décidées dans le cadre du dossier atomique).
Outre son rôle dans la répression sécuritaire, c'est ce puissant système parallèle, qui dérègle l'économie iranienne tout autant qu'il la maintient sous perfusion, que l'Union européenne tente désormais d'asphyxier en proscrivant toute relation avec cette entité.