Comment l'Iran négocie et pactise avec le "diable" américain
Téhéran tente de montrer à sa base par des postures et des discours qu'il a la maîtrise du processus. Analyse.

- Publié le 27-06-2026 à 07h04
- Mis à jour le 27-06-2026 à 07h05

Depuis la signature du protocole d'accord et le début des négociations avec les États-Unis, l'Iran multiplie les positions tantôt critiques, tantôt réservées, tantôt encore triomphantes. Toutes vont néanmoins dans le même sens : montrer que les autorités de Téhéran ont la pleine maîtrise de leurs moyens dans des discussions importantes pour l'avenir du pays. Celles-ci visent en effet à transformer cet accord-cadre en un traité de paix entre les deux pays farouchement hostiles.
L'enjeu consiste plus spécifiquement à faire passer pour exceptionnel et conditionnel, auprès de l'opinion publique iranienne et en particulier celle soutenant la République islamique, le dialogue mené – parfois directement — avec un ennemi historique.
Depuis 1979, la rhétorique fondamentaliste du régime théocratique fondé par l'ayatollah Khomeini voue l'Amérique impérialiste aux gémonies, la qualifiant ainsi qu'Israël, respectivement, de "Grand" et "Petit Satan". Comment, dès lors, les autorités de Téhéran justifient-elles cette soudaine inclination à "pactiser avec le diable", et à s'entendre avec ceux-là mêmes qui l'ont attaqué frontalement dès le 28 février 2026 ? La réponse est à chercher dans les postures et les déclarations des autorités iraniennes.
Défaite et résistance
La dernière prise de position significative en la matière émane de Mohammad Bagher Ghalibaf, le chef de la délégation iranienne commise aux négociations avec celle mandatée par l'Administration Trump. L'ancien maire de Téhéran devenu en 2021 le président de l'Assemblée consultative islamique (le Parlement), a estimé mercredi que l'accord préliminaire conclu à Islamabad n'était rien d'autre qu'une "déclaration de défaite pour l'Amérique". Une façon d'affirmer que Téhéran a pris l'avantage sur Washington, cet accord étant selon lui "le fruit de la résistance et de l'assurance de la courageuse nation iranienne" et non celui "de la pression et de la coercition".
Les références à la grandeur de la nation et à sa résistance face à son ennemi sont cruciales dans le discours dédié à la base du régime. Surtout au moment où se profile la reprise des pourparlers de paix avec Washington, qui devrait avoir lieu lundi ou mardi prochain en Suisse, après le lancement du processus dimanche dernier.
Cette déclaration a aussi pour ambition de résonner à l'échelle régionale, alors que le secrétaire d'État américain Marco Rubio effectue une tournée chez les alliés du Golfe. "Nous voyons l'avenir de la région non pas dans la confrontation, mais dans l'interaction ; non pas dans l'élimination, mais dans la coexistence", a ajouté M. Ghalibaf lors d'une conférence à Bakou (Azebaïdjan). Ce discours est perçu comme un appel à un rapprochement sécuritaire avec les riverains arabes du golfe Persique. L'Iran, qui les avait copieusement bombardés dès le début des hostilités – en particulier les bases américaines qu'ils abritent mais pas seulement – considère désormais le retrait des forces militaires étrangères de la région comme un "objectif stratégique", a souligné le responsable iranien. Selon lui, non seulement celles-ci n'assurent pas la stabilité de la région mais elles sont des facteurs d'une "instabilité régionale". Une critique de la présence américaine qui pourrait faire écho au sein des six États du Conseil de coopération du Golfe (CCG).
Réserves et défiance
La semaine dernière, le nouveau guide suprême s'était aussi habilement distancié de l'accord-cadre conclu avec Washington. Mojtaba Khamenei, qui a succédé à son père Ali Khamenei début mars, ne pouvait cautionner totalement l'accord et les négociations. À la fois en tant que gardien d'un régime idéologique que son père a incarné durant près de quatre décennies et vis-à-vis des "agresseurs" qui l'ont tué au premier jour de la guerre.
C'est la raison pour laquelle, vingt-quatre heures après la signature de l'accord préliminaire, le guide a publié un message dans lequel il fait part de ses réserves idéologiques. Précisant d'emblée avoir "en principe […] des opinions différentes" de celles formulées dans l'accord-cadre avec Washington, il affirme n'avoir donné son autorisation qu'en raison de l'engagement pris par le président de la République de protéger les intérêts de la nation iranienne.
Cette défiance entre Téhéran et Washington s'est aussi manifestée lors de la première réunion en Suisse, le 20 juin. Au terme de celle-ci, la délégation iranienne a refusé de se faire photographier avec ses homologues américains. Une attitude qui en dit long sur l'état d'esprit des autorités iraniennes dans un processus où celles-ci entendent montrer qu'elles sont respectées et qu'elles tiennent tête à leur adversaire. En premier lieu à l'attention de leur population.
Les négociations entre Téhéran et Washington, lancées pour une (première ?) période de soixante jours, ne sont pourtant pas le premier exercice du genre. Mais la gestion par les autorités iraniennes du processus ayant accouché de l'accord nucléaire en juillet 2015 fut simplifiée par le fait que d'autres États y étaient associés. Longtemps confidentiels avant d'être médiatisés, ces pourparlers étaient présentés par un narratif insistant sur l'espoir pour Téhéran de retirer des avantages économiques tels (comme la levée progressive des sanctions) que la situation du pays s'améliorerait bien vite.
Tiraillements et tensions internes
L'actuel positionnement distancié n'empêche pas les tiraillements et les tensions au sein des institutions iraniennes. Plusieurs parlementaires ultraconservateurs ont récemment accusé Mohammad Bagher Ghalibaf d'avoir enfreint les lignes rouges tracées par le guide suprême et d'avoir maintenu la fermeture de l'assemblée (en raison de la guerre) pour éviter les critiques. En particulier, le négociateur en chef refuserait qu'un débat y soit organisé sur l'opportunité de négocier avec les États-Unis parce qu'une majorité de députés y seraient opposés. L'un d'eux, membres (comme les autres) d'une formation opposée aux négociations, l'accuse même de poursuivre les négociations contre la volonté de Mojtaba Khamenei.
Pas de quoi, néanmoins, déstabiliser le processus en cours. M. Ghalibaf bénéficie de suffisamment d'appuis au sein des Gardiens de la révolution (le corps paramilitaire dédié à la défense de la République islamique), qui ont poussé en faveur de l'élection du nouveau guide. Leur alliance lui laisse les mains libres face aux Américains. N'en déplaise aux critiques.