Chez AgentDouble, "pas question de glisser un soupçon d'accent liégeois ou carolo"
En Belgique, l'industrie du cinéma a le vent en poupe. Tournages, effets spéciaux, post-synchronisation... autant d'activités qui sont bien implantées chez nous. Même chose pour le doublage, un secteur où les acteurs belges se distinguent. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be vous emmène chez "AgentDouble" un studio de doublage bruxellois.
- Publié le 24-08-2014 à 12h27
- Mis à jour le 24-10-2014 à 12h27

En Belgique, l'industrie du cinéma a le vent en poupe. Tournages, effets spéciaux, post-synchronisation... autant d'activités qui sont bien implantées chez nous. Même chose pour le doublage, un secteur où les acteurs belges se distinguent. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be vous emmène chez "AgentDouble" un studio de doublage bruxellois.
Un immeuble anonyme, quelque part dans Bruxelles. Aux fenêtres des maisons alentours, des affiches "Plan Wathelet, pas question!" rappellent que par ici, on chasserait bien ailleurs les avions et leurs bruyants réacteurs. Pourtant, dans l'immeuble anonyme, c'est le silence presque total. Nous sommes chez "AgentDouble", une société spécialisée dans le doublage de films et de séries télé.
Devant les portes des studios, ça discute joyeusement. "Tiens, j'ai entendu ta voix dans le documentaire d'Arte hier soir", lance l'un. "Ah oui, ils l'ont rediffusé?", répond l'autre. Dans quelques minutes, une longue matinée de travail va commencer. Une première équipe, composée d'un comédien, un directeur artistique et un ingénieur du son, planche sur le doublage de "Spooksville", une série télé pour ados. L'autre trio travaille sur "Gomorra", une fiction en douze épisodes sur le monde de la mafia napolitaine.
"Aujourd'hui, tu es un avocat véreux", rappelle Daniel Nicodème, le directeur artistique du jour à son doubleur, Patrick Donnay. Ce dernier, comédien permanent au théâtre national depuis plus de 20 ans, acquiesce en silence. La voix du papa de Franklin, la petite tortue "qui sait lacer ses chaussures et compter deux par deux", c'est lui! Pour l'heure, il aura la difficile tâche de donner une voix française au personnage de ce sombre avocat mafieux. Et son accent devra être le plus limpide possible. Car la VF de "Gomorra" est destinée à Canal+ qui a acquis les droits de cette série basée sur un livre (de Roberto Saviano, en 2006) puis un film (de Matteo Garone, en 2008). "Les trois quarts des produits sont destinés à la France", détaille Patrick Donnay. "Il faut avoir un accent parfait. Pas question de glisser un soupçon d'accent liégeois ou carolo!"
En studio, surprise: on s'attendait à découvrir une pièce séparée en deux par une vitre, avec la régie son d'un côté et le comédien face au micro de l'autre. Mais non. On se retrouve un peu comme dans une salle de cinéma. En arrière, le directeur artistique et son ingénieur du son jouent les chefs d'orchestre. Un peu plus loin, l'acteur se tient devant un micro placé légèrement au-dessus de lui. Tout devant, un écran affiche les images à doubler. "J'aime bien aller près de l'acteur pour lui donner des indications de jeu", explique Daniel Nicodème pour justifier cette proximité. En tant que directeur artistique, son rôle est de guider les doubleurs dans leur jeu et de leur expliquer l'intrigue qui entoure les scènes à enregistrer. Contrairement au comédien, qui est une voix isolée parmi d'autres, le directeur artistique a une vision globale de l'oeuvre.

Sans échauffement, les choses sérieuses commencent. "On va à la 49e minute", s'exclame Daniel qui se lance aussitôt dans une description du personnage. Ensuite, après un rapide visionnage de la VO, c'est le silence total. La lumière est tamisée, on ose à peine respirer... on s'excuserait presque du moindre geste. Place à l'enregistrement.
Une course contre la montre
Le texte traduit défile sous l'image à toute vitesse. Commence alors une sorte de course contre la montre qui dure à chaque fois quelques secondes à peine. Objectif: terminer sa phrase en même temps que le mouvement des lèvres de l'acteur en VO… Le tout sans trahir le jeu de celui-ci. Pour y parvenir, il faut jongler avec une quantité impressionnante de paramètres: les labiales (les "b", "p" et "m", soit les sons produits quand les lèvres se touchent) doivent être bien calées ("C'est pour ça que le travail du traducteur est primordial si on veut obtenir quelque chose de crédible"); une phrase peut commencer très vite avant de ralentir en détachant les mots; certaines voyelles doivent passer à la trappe, d'autres pas…

Daniel Nicodème, lui-même acteur, supervise le doublage de "Gomorra".
Et si ça ne convient pas? On recommence! Dès les premières phrases, Daniel corrige: "Ici, tu peux me le refaire, mais en un peu plus emmerdé". Pour Patrick, "la grosse difficulté du doublage, c'est d'être dans l'image. Il faut être dans la même dynamique que l'acteur qui joue dans le film. Être dans son rythme." Un talent qui n'est pas donné à tout le monde. "Il y a des doubleurs qui lisent très bien, mais qui ne parviennent pas à être dans les appuis. Et puis au début, on a l'impression que le texte va très vite. Mais une fois qu'on a passé ce cap, on fait un aller-retour entre le texte et l'image."

Dans certains cas, plusieurs répliques s'entremêlent, comme lors de cette scène dans une cour de prison où à peu près tout le monde parle en même temps. A charge du doubleur présent ce jour-là en studio de s'y retrouver.
Reproduire le jeu de l'acteur semble un véritable défi. Alors que le comédien à l'écran a bénéficié d'un ou plusieurs partenaires à qui donner la réplique, d'un décor et d'un costume adapté, le doubleur, lui, est plus que jamais seul au monde. Devant son micro, Patrick Donnay ne ménage pas sa peine. Il imite les grimaces, les gestes, le ton… Sa voix se pose, devient grave et menaçante. En quelques minutes à peine, le voilà devenu l'avocat chargé de faire sortir un mafieux de prison.

Patrick Donnay: "La grosse difficulté du doublage, c'est d'être dans l'image". Pas facile quand on se trouve dans un décor pour le moins... impersonnel.
Une grotte monstre géante en plein reflux gastrique
Dans l'autre studio, plus grand, changement radical de décor. "Spooksville", tiré de la série de romans du même nom, met en scène une bande d'adolescents confrontée à des phénomènes surnaturels. Là justement, ils sont dans une grotte monstre géante (sic) en plein reflux gastrique... tout un programme! Devant son micro, la comédienne qui prête sa voix au personnage de Sally Wilcox enchaîne les onomatopées. "Oh", "ah", "ouch"... tout y passe sur tous les tons.

"Refais-moi ça avec un poil plus d'espoir", commande Aurélien Ringelheim (photo ci-dessous), son directeur artistique. Avec des airs d'adolescent rêveur, ce trentenaire qui a jadis interprété la voix de Sacha, le personnage principal du dessin animé Pokemon, est un professionnel du doublage. Il sourit: "J'ai commencé quand j'étais enfant. J'ai été repéré dans une pièce de théâtre quand le doublage a pris de l'ampleur en Belgique. Je fais de la direction artistique depuis 8 ans. Mais à la base je suis comédien. J'ai fait le conservatoire et je joue au théâtre, dans des films..."

Pas le temps de s'attarder, le timing est serré! "Pour Spooksville, on fait une session de 5 épisodes de 20 minutes", enchaîne Adrien. "En gros, on compte 6 heures d'enregistrement pour un épisode. Pour un 45 minutes, c'est 12 heures de travail. Et ça peut aller jusqu'à 6 jours pour doubler un film entier. Tout dépend de la difficulté du programme." Mais, si le travail est copieux, il se fait aussi beaucoup plus rare.
Arrivé au début des années 90 en Belgique (après une grève massive des acteurs de doublage français), le doublage devient toujours moins rentable pour les acteurs. Il est loin le temps où les téléspectateurs ne connaissaient que la VF. Avec internet, le téléchargement (légal ou non), le streaming et les versions multilingues disponibles à la demande, les amateurs de séries ont appris à se passer du doublage. "On voit de plus en plus de choses qui ne sont pas doublées", note Patrick Donnay pour qui le doublage, avec la publicité, est un moyen parmi d'autres de compléter son salaire de comédien. "Il y a entre 6 et 10 ans, il y avait une effervescence en Belgique au niveau des doublages. Aujourd'hui, seulement une poignée de comédiens parviennent à se faire de bons mois en doublant..."