Baignoires et vasques en bois "made in Seraing"
Grâce à un savoir-faire unique, l'artisan liégeois Walthère Ceccato crée des baignoires et des éviers en bois, telles des œuvres d'art. Mieux: il peut réaliser à peu près n'importe quoi grâce à son expérience de modeleur. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be propose une visite de son atelier.
- Publié le 18-10-2015 à 12h03

Grâce à un savoir-faire unique, l'artisan liégeois Walthère Ceccato crée des baignoires et des éviers en bois, telles des œuvres d'art. Mieux: il peut réaliser à peu près n'importe quoi grâce à son expérience de modeleur. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be propose une visite de son atelier.
Le long de la Meuse, sous un ciel d'octobre qui vire au gris, Seraing traine sa réputation de ville interlope et déshéritée. Pourtant, au détour d'une des ruelles de cet ancien bastion de la sidérurgie liégeoise, l'atelier de Walthère Ceccato échappe à la morosité ambiante. Ici naissent des œuvres qui résistent au temps et traversent les frontières. Assis à son bureau, l'artisan spécialisé dans la confection bois haut-de-gamme parcourt le catalogue de ses créations, comprenant notamment des boiseries pour les intérieurs de Rolls Royce et d'avions privés, un prototype pour des luminaires publics éclairant la place Saint-Lambert, ainsi qu'un modèle de chaise à trois pieds, imité depuis par de grands designers.
À côté, dans sa pièce de travail, l'ordre règne ; les machines sont prêtes pour répondre à de nouveaux défis. "Je viens d'achever une vasque en bois, très spéciale, pour le roi du Maroc, explique Walthère . Je ne peux rien vous dire concernant cette commande. Si ce n'est qu'au dernier moment, on a opté pour un laquage blanc. Et la délégation du roi m'a appelé pour me féliciter du résultat."
"Le savoir-faire du modeleur"

Pour acquérir un tel savoir-faire loué par les têtes couronnées, Walthère, 55 ans, a dû forger son expérience à coups d'orgueil et de volonté. Il revient sur son parcours, avec son accent chantant de la province de "Lîdje": " Alors que j'avais entrepris des études techniques au collège Saint-Lambert, à Herstal, mon professeur a remarqué que je faisais preuve de précision, et il m'a orienté vers le métier de modeleur. C'est-à-dire l'art de confectionner une forme d'après un plan ou une pièce existante. Cette forme va ensuite servir de modèle pour le moulage des pièces de fonderie et autre. La base du métier de modeleur, c'est donc de savoir lire un plan à la perfection. Or je suis sorti de l'enseignement supérieur en croyant tout connaître. Totalement faux. Lors de mon premier emploi, j'ai découvert très rapidement que j'avais encore beaucoup à apprendre."
"C'est pourquoi je suis retourné aux cours du soir, pendant sept ans, pour apprivoiser entre autres tous les secrets de la lecture de plans. J'ai intégré une entreprise, puis une autre, en raison d'un salaire plus attractif. Jusqu'à ce qu'un beau jour, mon employeur tombe en faillite. Je suis alors tombé sur une petite annonce: 'cherche contremaître ébéniste chez Duchatelet' . Je me suis présenté et le manager a dit: 'Il y en a un qui m'intéresse, c'est Walthère Ceccato, il ne connaît rien dans l'automobile, seulement il comprend tout.' J'ai travaillé là, pendant quelques années, produisant entre autres des tableaux de bord, des boîtes à cigares, les boiseries pour les intérieurs de Rolls et d'avions."
"Puis je me suis mis à mon compte. Je travaillais toujours pour Duchatelet en tant qu'indépendant, tout en prospectant d'autres clients. Entre autres exemples remarquables, l'un d'eux est venu chez moi avec une Mercedes 600, dont il fallait concevoir un tout nouvel intérieur pour une princesse du Japon. J'ai relevé le défi, réalisant un dessin et une maquette, et enfin la console telle quelle, avant qu'on la monte dans la voiture - ce que je n'ai tout de même pas fait moi-même ; à chacun sa spécialité, moi c'est la conception."
Et l'artisan, d'origine italienne, de convenir qu'il n'est pas évident d'appréhender sa pratique, tant elle hérite d'un métier pointu et presque oublié: "Pour être un bon modeleur, il faut certes savoir lire un plan, mais aussi s'imaginer la pièce en 3D, dans l'espace, pour transformer ce qu'on a vu sur le plan en modèle, c'est-à-dire à l'envers par rapport au plan, en 'négatif', pour pouvoir enfin obtenir la pièce, en 'positif'. Mais malheureusement le métier a disparu. Pourquoi cela? Parce que les sociétés ont été voir à l'étranger, et parce que les nouvelles technologies font qu'on n'a plus besoin d'un modeleur, à la rigueur d'un ingénieur, d'un programmeur et d'un dessinateur… Or, pour moi, le métier de modeleur garde tout son intérêt, car il permet de concevoir à peu près tout, notamment grâce à la capacité de lire un plan et de le concrétiser." (Pour plus de détails, voir ci-dessous les "Secrets de fabrication".)*
"Une baignoire en bois qui a presque fait le tour du monde"

Walthère fait monter le suspense. Après avoir détaillé sa carrière et expliqué son travail en long et en large, avec son entrain caractéristique, il dévoile enfin la pièce maîtresse de sa collection: une baignoire en bois, réalisée il y a une dizaine d'années, qui l'a propulsé du statut de simple artisan, au statut d'expert mondial en conception de vasques en bois. "J'avais commencé par réaliser un évier en bois pour un client de la région, explique-t-il. Puis les organisateurs du salon Bois & Habitat, à Namur, sont venus me trouver, se demandant si je n'étais pas un charlatan. Mais, tout de même, ils m'ont proposé d'exposer mes œuvres. Je leur ai alors fait part d'une idée: 'Si vous m'invitez, je réalise une baignoire!'"
"J'ai relevé le défi, et la baignoire en question a dès lors été le produit phare de cette édition du salon Bois & Habitat. J'ai eu les félicitations de tout le monde : du prince Laurent, du ministre Marcourt… Mon travail a fait l'objet de publications dans les revues, etc. 'Waouh, que je me suis dit. Impressionnant!' C'était comme si les gens découvraient la face cachée de la lune. Je pensais donc recevoir des commandes jusque par-dessus la tête… Aucune commande! Ce genre de produits haut de gamme coûte un certain prix (à partir de 1000 euros pour un évier, et 15 000 euros pour une baignoire). Or, en Belgique, on n'y croit pas. Parce que c'est du bois. Alors j'ai commencé à faire des foires : Monaco, Marseille, Milan… Et j'ai commencé à me faire connaître à l'étranger. En Belgique on me demande toujours: 'Ça ne pourrit pas? Vous êtes sur?' En France et ailleurs, il ne m'est jamais opposé de pareils doutes."
Ainsi Walthère Ceccato n'est pas prophète en son pays. Pourtant, il met tout son art et tout son cœur au service de sa production: "Un client met un certain prix pour une vasque en bois, je fais donc le maximum pour qu'elle dure éternellement. Le bois est de premier choix : il est trié et contrôlé. Je m'assure de sa qualité avant et après qu'il soit débité. Les pièces sont ensuite assemblées en queue d'hirondelle invisible. C'est-à-dire qu'il n'y a aucun clou, ni aucune visse. Seulement de la colle extrêmement performante. Elle est conçue spécialement pour ce produit", commente l'artisan. Il réalise ses baignoires et ses vasques en Iroko, un bois provenant d'Afrique qui résiste à l'eau. Il est un peu "gras", clair et légèrement ambré. "Pour lui conférer une finition parfaite, je le ponce à la main, et j'applique jusqu'à 14 couches de vernis", complète Walthère.
"Bientôt une baignoire en forme de diamant?"

Walthère nous livre enfin son credo: "Travailler avec qualité et sérieux, respecter les délais, et espérer mériter les félicitations du client." Si la recette a déjà fait ses preuves sur de gros projets, tel un chantier en Corse où il a équipé de nombreuses salles de bains de meubles et bains de sa confection, Walthère continue de vouloir réaliser de nouveaux défis. "Mais artisan, c'est artisan. Je ne peux pas consacrer beaucoup de temps à la communication. Trouver des commandes, c'est le plus dur, reconnaît-il. J'aime les challenges. Désormais, je voudrais créer une baignoire en bois en forme de chaussure de femme ou de diamant." Avis aux amateurs.
*Secrets de Fabrication

Si les subtilités du métier du modeleur vous échappent encore, mieux vaut un exemple concret qu'une longue explication. Sur la photo ci-dessus, on peut voir les différentes étapes qui aboutissent à la réalisation d'un pied de chaise (de droite à gauche): le croquis dessiné sur une planche de bois; les gabarits des faces A et B sculptés dans le bois; les moules pour répéter ces gabarits en résine; le modèle en résine, constitué des faces A et B; et, enfin, le pied en métal, coulé à partir de ce modèle.
Et Walthère Ceccato de détailler: "Pour réaliser les pieds de cette chaise, j'ai esquissé des croquis de leur face A et leur face B. Une fois qu'ils me convenaient, je les ai dessinés sur un panneau de bois, à l'échelle 1/1. Puis, j'ai sculpté à la lime la forme désirée, jusqu'à obtenir deux gabarits. Mais, en fait, il m'en fallait plusieurs exemplaires pour faciliter leur moulage à la fonderie. Or je n'allais pas m'amuser à sculpter d'autres pièces dans le bois, cela m'aurait pris trop de temps. J'ai donc copié mes premiers gabarits avec un moule et de la résine. Comment ? En découpant assez grossièrement un vide dans deux planches de bois, dans lesquelles s'inséraient ma face A et ma face B. Il restait alors plus ou moins cinq millimètres entre les planches et les modèles, un vide à combler afin d'obtenir ainsi le parfait négatif des face A et B du pied de la chaise. De quoi couler des copies en résine, et ce à l'infini..."
À la fonderie, le procédé est similaire: on part des modèles réalisés par le modeleur pour obtenir des négatifs (des empreintes appelées moules en l'occurrence). Et, ensuite, on y coule du métal en fusion, et ce autant de fois que nécessaire, pour obtenir le nombre de pièces en métal désirées. CQFD.
Reportage : Baptiste Erpicum
Photos : Michel Tonneau