Pourquoi Karl Lagerfeld était plus qu'un couturier à succès
Karl Lagerfeld, homme de mode et homme d'affaires inoxydable, dans le métier depuis 65 ans, quitte le podium, après le défilé monumental qu'a été sa vie.

- Publié le 19-02-2019 à 14h36
- Mis à jour le 19-02-2019 à 16h47
"Le seul cas semblable à celui de Karl, c'est le pape". C'est ce que répondait Bernard Arnault lorsqu'une journaliste du "Monde", Raphaëlle Bacqué, lui demandait, en 2018, s'il avait pensé à un successeur de Karl Lagerfeld à la tête de la maison de mode Fendi, possédée par LVMH.
Bernard Arnault, qui a souvent fait appel à Karl Lagerfeld comme conseiller discret – notamment à l'époque où Arnault construisait son business du luxe – , évoquait en une phrase l'infaillibilité (comme celle du pape) de Karl et son caractère de célébrité. D'ailleurs, alors qu'on appelait depuis quelques décennies Karl uniquement par son prénom, Karl par ci, Karl par là, il aurait été impossible d'imaginer quelqu'un s'interroger sur l'identité dudit Karl. Un "Karl, mais Karl qui ?" était impossible à imaginer émanant de quelqu'un qui aurait vécu entre 1952 et 2019 sous les sphères culturelles et médiatiques occidentalisées.
L'empereur de la mode
Quelle est la différence entre un roi et un empereur ? Le roi est parfois de droit divin ou, en tout cas, de haute lignée ; il s'agit donc d'une histoire de sang dans la succession. Voilà des mots qui ne siéent pas à l'histoire de l'empereur que nous allons vous conter.
L'empereur, Messieurs, Dames, le devient, en faisant montre d'un pouvoir, qui dépasse les autres, et d'une intelligence qui l'y avait menée. On ne pourra donc pas dire "Le roi est mort, vive le roi", car dans le cas où nous nous trouvons, on peut tout juste s'imaginer que la maison Chanel s'attelle à nommer un régent, ne pouvant pas nommer un successeur au Kaiser.
La construction du personnage
Cette image d'immortalité. Karl Lagerfeld y avait largement participé. Il n'était pas juste ce couturier à succès qui avait réveillé La belle endormie Chanel dans les années 80. Karl Lagerfeld a vraiment incarné son temps, jusqu'à ses 85 ans, et sans vieillir véritablement. toujours ayant su se faire accompagner de la jeunesse de l'époque.
Tout juste n'était-il pas apparu au défilé de haute couture le 22 janvier dernier, et c'était une première qu'il ne soit pas là pour saluer la fin du show...
Certes, son corps avait changé au fil des décennies qui l'avaient vu être photographié auprès de Yves Saint Laurent, à 21 ans, en 1954 lorsqu'ils gagnaient, ex aequo le concours du secrétariat international de la laine Woolmark. Cheveux bruns et courts, regard furtif, à la presse, d'un oeil foncé qui scrute les réactions.
Le Lagerfeld trentenaire des seventies est, – ne biffez aucune mention inutile – designer à succès pour la maison de mode française Chloé ; acteur dans un film de Warhol, L'Amour, dans lequel il porte des chemises à fleurs ; pipole de choix au centre du tout Paris arty. C'est le début d'un Karl qui joue de son éventail fétiche, dans un jeu de "je suis là/je ne suis pas là". Il est ce dandy singulier à l'extérieur, au bras de son amant Jacques de Bascher, et, dans son intérieur, adepte des kimonos anciens – pendant de l'éventail.
Les années 80 le voient aux bras d'Inès de la Fressange devenue égérie de la marque Chanel à qui il redonne un coup de fouet sans tergiverser. C'est l'époque, déjà, du catogan et des lunettes pas –encore noires, tout juste fumées, modèle aviateur.
Cette image est suivie de près par celle du Karl des 90's. Les photos de lui sont désormais celles des fins de défilés Chanel, en compagnie des plus belles filles du monde : Linda, Claudia, Carla et les autres...
Le Karl nineties a déjà près de 60 ans, mais il est à peine au milieu de sa bouleversante carrière d'homme de mode et d'homme d'affaires. Son corps s'est arrondi sur ces clichés aux couleurs saturées où on le voit poser au bras de sa compatriote, Claudia Schiffer, vêtue de vestes tailleur Chanel raccourcies en brassière, modernisation oblige.
L'éventail fétiche est là, depuis l'époque du dandysme, mais il semble désormais cacher un corps dont Karl Lagerfeld va finir par se défaire.
La silhouette post 2000 est celle du régime qui lui fait perdre 42 kilos et lui permet de rentrer dans les noirs costumes galbés signés Hedi Slimane pour Dior Homme. Et cette silhouette, depuis, n'avait pas vraiment changé : tout l'attirail du personnage Lagerfeld prêt à être customisé était en place. L'éventail avait valsé, mais le catogan et les lunettes étaient devenues immuables, avec le haut col de général qui évitait de se faire rattraper par les signes du temps qui passe. Pas de trace, il ne fallait pas laisser de trace du temps qui passe...
"Un personnage bankable"
Les mitaines Causse de cuir métallisé et les slims Dior ; les accessoires fashion (une redingote à carreaux à un défilé ; un chapeau à larges bords sur le port de Saint-Tropez); et – lorsqu'il ne portait pas de mitaines –, des bagues à gogo stockées chez lui dans un saladier dans lequel il piochait avant de sortir. Autant d'atours pour habiller la silhouette du dessinateur, pour parer les mains de celui qui traçait toutes les saintes journées de sa vie des silhouettes des femmes de son temps, durant tout ce temps.
Bien que l'âge se fut insinué dans son corps, il n'avait jamais été simple de le dater, ce corps. Dès le début de sa carrière, Lagerfeld jeta le trouble sur sa date de naissance. 10 septembre, OK, mais de quelle année ? Il prétendit longtemps 1938, tant et si bien qu'on fêta les 70 ans de Karl en 2008 pour qu'il avoue en 2013 à Paris Match qu'il était né en 1935...
Né vraisemblablement le 10 septembre de l'année 1933, Karl Lagerfeld allait fêter ses 86 ans cette année. Grandi dans une Allemagne, celle de Hambourg, sans cesse redessinée par son imagination, il n'a cessé de bouger les lignes du paysage où se fit son éducation. Son père fut suédois, d'après la légende, jusque dans les années 70. Au coeur de ce récit 'lagerfeldien', une mère qu'on pourrait dire "pas commode", et à travers laquelle il a longtemps dit des choses de lui-même, et notamment la réponse de sa mère à sa question de l'homosexualité. "C'est comme une couleur de cheveux, ce n'est rien de plus… Pour les gens civilisés, qu'est-ce que ça peut faire ?".
Les différentes versions d'une même réponse sur sa parentèle ; sur ses souvenirs de la période de guerre ; sur le rôle de ses parents durant le conflit sont autant de démonstrations du fait que la question des origines devait rester floue.
Ce qui comptait, pour Karl, c'était ce qui allait se passer dans le futur. Le passé était relégué ou fantasmé – "un père violoniste" ou bien "pilote d'avion". Son truc à lui, comme un couturier revisite les codes d'une maison de mode dont il reprend les rênes, son truc à lui était de revisiter les archives.
Le caméléon de la mode
Sans doute parce qu'il était libre de toute origine, il lui était compliqué de s'exprimer dans la mode à partir de sa propre personne. Jamais Karl Lagerfeld ne prétendit, par exemple, être UN artiste. Et si on eut à entendre son rival Yves Saint Laurent parler de "la perte d'inspiration", (car Saint Laurent joua largement la carte de l'artiste), ce ne fut jamais le propos du Kaiser.
Karl ne cherchait pas l'inspiration pour faire de la mode, il cherchait à la vendre. Lagerfeld s'installait à sa table à dessin, et se disait : "Pour qui dois-je dessiner une collection ?". Et il s'y collait. Chez Chanel, le dessin revêtait toujours le même rituel : un cadre rouge, tracé sur une feuille blanche, et la silhouette qu'il plaçait dedans, légèrement animée d'un déhanché.

Une légende racontée par la journaliste Raphaëlle Bacqué, dans sa très riche enquête parue à l'été 2018 dans Le Monde, raconte qu'à la veille du premier défilé de Gianfranco Ferré pour Dior, les gens du milieu se demandaient : "Mais que va proposer Gianfranco Ferré chez Dior demain ?". Et Karl s'assit à la table, et, là, dessina la collection qui allait défiler le lendemain chez Dior sans l'avoir même vue...
Lagerfeld a travaillé pour Jean Patou, pour Balmain, pour Chloé, pour Fendi, et pour Chanel. À chaque fois, il a su absorber la substantifique moelle d'une maison de mode pour la faire exploser commercialement.
Pourquoi les gens aiment ?
La question pour lui n'était pas : "Est-ce beau ?", mais "pourquoi les gens aiment" et le leur donner. Pour son premier défilé Chanel en 1983 chez Chanel, tout le monde l'attend au tournant, on attend de lui "la redite et le changement". Et ça marche, pas tout de suite, mais très vite. Dès 1984, il fait exploser les ventes de la maison aux deux "C" entrelacés.
Il faut dire qu'il a bien compris, au coeur de ces années fric, qu'il ne faut pas faire dans le sentiment. Il devient l'as de la com' ; dégage un budget pour habiller les journalistes et les tendanceuses du moment ; fait des défilés mirobolants, et surtout ne s'emberlificote pas dans les questions de la haute couture qui est en train de mourir. Il se lance dans la mode du luxe à logo, ce dans quoi ses pairs ne le suivront pas. Givenchy rend la clef de sa boutique en 1995, Saint Laurent la confie au groupe Keiring en 2002.
Monsieur Chanel
Karl, lui, surfe sur la vague d'un Chanel revitalisé par ses soins. Les grands-mères chics vont désormais avec leur petite-fille acheter un sac matelassé. Lagerfeld a su rajeunir la marque au tailleur de tweed. Avec l'intelligence de quelqu'un qui regarde son époque, il replace la marque au coeur des questions du moment – bien que parfois le discours semble un peu parodique. Au Grand Palais, devenu le théâtre d'images de la maison Chanel il fait entrer un iceberg pour parler du réchauffement climatique en 2011. En 2014, il y reproduit un supermarché géant pour évoquer la question de la surconsommation.
Kaiser Karl n'avait à cette époque déjà plus peur de rien, ni de personne, ni du "qu'en-dira-ton", et sûrement pas de la mort. Il disait, en 2014, au festival de la jeune création de Hyères que Chanel parrainait : "On ne peut pas être fier d'être jeune, ça ne suffit pas" . Le talent n'est pas une histoire d'âge, Karl avait raison, lui qui brava les âges sur la crête de la vague.