Grandes et petites histoires d'arbres en six cents feuilles
Il existe 70 000 espèces d'arbres dont beaucoup sont menacées. Henriette Walter est intarissable sur le plus grand être vivant du globe.
- Publié le 25-12-2017 à 09h28
- Mis à jour le 25-12-2017 à 09h41

Il existe 70 000 espèces d'arbres dont beaucoup sont menacées. Henriette Walter est intarissable sur le plus grand être vivant du globe. Dans son dernier livre, la linguiste française fourmille d'anecdotes. Les arbres nous dominent. Ce sont les êtres vivants les plus grands de la nature. En Californie, on a repéré un séquoia de 115 m de haut et, en Europe, les sapins de Nordmann peuvent atteindre une hauteur de 70 m. Ils ont aussi la plus grande longévité. On aurait découvert, en Suède, un épicéa vieux de 8 000 ans et, dans les Rocheuses, un pin de 4 600 ans.
A Paris, raconte Henriette Walter, sur la petite place en face de Notre-Dame, de l'autre côté de la Seine, il y a un robinier qui date du XVIe siècle. Cet arbre a vu toutes les révolutions à ses pieds.
Henriette Walter est intarissable quand elle évoque les arbres, comme lorsqu'elle parle de la langue. Linguiste célèbre, auteur de nombreux livres, elle publie aujourd'hui, à 88 ans, un nouvel ouvrage, épais, d'apparence austère comme un dictionnaire : "La majestueuse histoire du nom des arbres", écrit avec le botaniste Pierre Avenas.
Henriette Walter est adepte d'un "gai savoir". Le résultat de six ans de recherches est couché sur près de 600 pages bourrées d'informations et d'histoires. Impossible à lire d'une traite mais à feuilleter avec plaisir, au gré des arbres rencontrés. Son livre participe à cette redécouverte des arbres entamée avec l'immense best-seller qu'a été "La vie secrète des arbres" de Pieter Wohlleben.
Savez-vous qu'il y a 12 000 espèces d'oiseaux, 32 000 espèces de poissons et 70 000 espèces d'arbres dont beaucoup sont menacées autant que les espèces animales ?
Pour écrire le livre, les auteurs ont sélectionné 200 espèces selon un critère simple : les arbres choisis sont les seuls qui se retrouvent dans trois dictionnaires grand public. Ce sont uniquement des arbres et pas des arbustes et ont donc - c'est leur définition - au moins six à huit mètres de hauteur à l'âge adulte. Pour chaque arbre, Henriette Walter et Pierre Avenas analysent l'étymologie dans quatre langues : français, italien, anglais, allemand. Parfois le néerlandais, la bôme d'un bateau venant ainsi de "boom", arbre. Ils racontent des anecdotes diverses (les arbres records, la culture, l'histoire, la mythologie) et proposent des questionnaires.
Le titre du livre place "majestueux" à côté d'histoire alors que le qualificatif porte plutôt sur l'arbre qui est majestueux. "Cette figure de style est une hypallage", sourit Henriette Walter. "Oui, les arbres sont majestueux et méconnus. Regardez Paris. On parle toujours de ses monuments mais pas de ses 500 000 arbres. Même si l'on enlève les bois de Boulogne et de Vincennes, il reste 200 000 arbres le long des rues de la capitale !"
"On connaît peu les arbres. Je viens de passer à la Grand-Place de Bruxelles. On y a placé un grand épicéa et non pas un sapin de Noël. Savez-vous que le mot sapin a donné le nom du département français de la Savoie ? Et qu'à l'époque romaine, la majorité des noms d'arbres était au féminin ? C'est quand on les a francisés qu'ils sont souvent devenus masculins : on est passé de l'idée d'un arbre nourricier, maternant, protégeant ses petits, à celle d'un arbre protecteur, puissant. Mais remarquez par exemple que le chêne reste au féminin en italien."
Anecdotes savantes et ludiques
Henriette Walter peut multiplier à l'infini les anecdotes. On parle beaucoup du musée Citroën ? "Le nom de la marque vient du citron, car la première voiture était jaune citron. Et son créateur, étant l'arrière petit-fils d'un marchand d'agrumes à Amsterdam, a choisi de traduire en néerlandais, soit 'citroen', avant d'y mettre le tréma." Ou encore : "L'arbre est intimement lié au livre qui vient de 'liber' c'est-à-dire l'enveloppe végétale qui entoure le tronc en dessous de l'écorce." Et : "Chaque arbre a une histoire culturelle. Le ginkgo est le seul arbre qui a pu résister à la bombe atomique d'Hiroshima, refleurissant un an à peine après la bombe. Le pin parasol, lui, a été immortalisé par Brassens comme le pandanus par Gauguin, Goethe a chanté le roi des aulnes. L'étymologie, aussi, est riche d'anecdotes. Le séquoia est le nom donné par un Amérindien, un Cherokee, orfèvre au XIXe siècle qui fut le premier à inventer un alphabet pour une langue indienne."
Les prénoms les plus courants s'inspirant d'un arbre sont Olivier et Laurent (le laurier). Et l'expression "tout ça pour des prunes" date du temps des croisades, quand le seul résultat d'une expédition fut de rapporter en France une espèce de prunes découverte à Damas !
L'ouvrage d'Henriette Walter, d'apparence austère est donc bien un fourmillement d'anecdotes savantes et ludiques.
Féminisation et belgicismes
Nous l'avons interrogée aussi sur la féminisation de l'orthographe. Elle n'aime pas l'écriture inclusive mais est ferme partisane de la féminisation des noms, tout en faisant preuve de souplesse. "C'était bien entendu absurde de dire 'le capitaine' est enceinte. On peut très bien dire 'la professeur' ou 'une auteur' sans mettre de 'e' à professeur ou auteur car beaucoup de noms se terminant en 'eur' sont féminins comme douleur."
"Avant, la femme de l'ambassadeur était l'ambassadrice. Aujourd'hui, une ambassadrice est l'ambassadeur. Et celle ou celui qui partage sa vie n'a plus de titre…"
Henriette Walter adore les belgicismes qu'il faudrait, dit-elle, "enseigner à tous les francophones". Elle prône d'ailleurs l'apprentissage de plusieurs langues aux enfants : "On a montré dans une étude au Pays basque que des enfants bilingues sont aussi meilleurs dans les autres branches comme les mathématiques, car passer d'une langue à l'autre a été pour eux une formidable gymnastique de l'esprit sans compter l'ouverture à l'autre que cela permet."
