Marius Gilbert : "Il ne faudra pas attendre quinze ans pour observer les effets néfastes de la politique de Trump sur la santé"
Le chercheur en épidémiologie et vice-recteur à la recherche à l'Université libre de Bruxelles alerte sur les répercussions potentiellement mondiales des attaques du président Trump à l'encontre de la science.
- Publié le 16-02-2025 à 08h12

Quelle réaction vous inspirent les attaques du président américain Donald Trump envers les institutions scientifiques et la science en général ?
Il est clair que Donald Trump s'embarrasse assez peu des vérités scientifiques. On a déjà pu le remarquer pendant son premier mandat. Mais à l'époque, une série de personnes au niveau du ministère de la santé et du NIH avaient permis de sauver les meubles, en s'appuyant justement sur des faits et vérités scientifiques. Cette fois-ci, Donald Trump a désigné comme ministre de la Santé Robert Kennedy Jr qui n'a jamais caché son opposition à la science, se faisant le relais des discours complotistes les plus délirants. Ces dernières semaines, le gouvernement des Etats-Unis mène une attaque généralisée contre la science et sur la place des savoirs en matière de prise de décision politique. Je pense que c'est dangereux pour les Etats-Unis mais aussi pour le monde dans son ensemble.
Donald Trump semble cibler certains thèmes plus particulièrement…
Il vient dire aux chercheurs et à tous les experts qui travaillent dans les agences fédérales qu'il y a une série de thèmes comme les questions de genre, les thématiques de diversité et d'inclusion ou le climat sur lesquels on ne peut plus communiquer ou qui ne peuvent plus bénéficier d'une série de financements fédéraux. C'est loin d'être marginal parce que ça s'accompagne d'une volonté de réduction ciblée des financements dans ces domaines. Des sources internes évoquent la possibilité d'une diminution de 50 à 60 % du budget de la NSF, l'équivalent du FNRS aux Etats-Unis. C'est toute la production scientifique qui va s'en trouver amoindrie. Si les recherches diminuent aux Etats-Unis, cela aura un impact dans les autres pays. C'est comme ça que la science fonctionne, elle est alimentée par les découvertes des uns et des autres. Croire que Trump ne s'attaque qu'à une partie de la science serait une erreur. Cela va bien plus loin que ça. Il y a même quelque chose de caricatural dans la mise en œuvre de ces mesures : parce qu'ils ont utilisé les mauvais mots-clés, des chercheurs doivent abandonner leurs recherches du jour au lendemain. Un chercheur n'a par exemple plus le droit d'utiliser le mot climat. C'est complètement délirant.
Les chercheurs européens ne peuvent-ils pas y voir une opportunité de reprendre la main ?
Parler d'opportunité me semble être une vision à court terme. Dans le domaine des savoirs, tout est connecté. Si la recherche est ralentie aux Etats-Unis, cela aura un impact indirect sur la capacité collective à produire des résultats. Et puis le succès des mouvements populistes et la montée de l'extrême droite ne sont pas une spécificité américaine. La politique de Donald Trump risque de donner des idées à des forces politiques qui s'opposent au fait qu'une place importante soit accordée aux sciences en matière de politiques publiques. Il y a un vrai risque que des partis européens s'en inspirent, surtout dans un contexte d'économies budgétaires, pour considérer que la recherche n'est pas un domaine utile à court terme. Raisonner comme ça, c'est abandonner l'idée même de progrès. Les Etats-Unis ont un tel poids sur la scène internationale qu'il serait naïf de penser que ces mesures fortes n'auront pas d'influence chez nous.
Quel est l'intérêt de Donald Trump à s'attaquer frontalement à la recherche en matière de santé ?
Donald Trump ne fait pas de distinction entre la santé, le climat, les questions de genre etc. Son objectif est de faire table rase de tout ce qui pourrait se mettre en travers de sa politique. Il faut bien se rendre compte que la recherche en matière de santé, ce n'est pas seulement le développement d'un nouveau vaccin ou d'un nouveau médicament. Des chercheurs en santé publique ont clairement démontré depuis longtemps que les inégalités sociales sont un des principaux facteurs de risque par rapport à tout une série de maladies. À partir du moment où leurs résultats s'opposent à toutes les mesures qui auraient pour volonté de diminuer ces inégalités ou de les compenser par des dispositifs de sécurité sociale, les experts deviennent un problème. Trump préfère s'entourer de personnes proches de lui sur le plan idéologique que de personnes compétentes.
Le travail effectué dans les universités belges pourrait-il pâtir des diminutions de financements aux Etats-Unis ?
En Belgique, les chercheurs des universités sont financés principalement par les communautés, les régions et par l'Europe. Seule une faible proportion de la recherche est financée par le secteur privé ou par le niveau fédéral. Les financements des projets conjoints entre chercheurs américains et européens représentent donc une assez faible proportion des volumes totaux. À ce niveau-là, il ne devrait donc pas y avoir d'impact immédiat pour la Belgique. Mais ce sont surtout les projets qui concernent des enjeux globaux comme le réchauffement climatique ou la prévention des pandémies qui pourraient être impactés. J'ai par exemple pu bénéficier dans le cadre de mes recherches sur la grippe aviaire de projets qui avaient en partie été financés par le NIH. C'est un exemple typique de projet qui aurait pu être impacté.
La grippe H5N1 est-elle un sujet d'inquiétude particulier dans ce contexte ?
Heureusement, Donald Parker, la personne nommée par Trump pour s'occuper de la préparation pandémique, me semble plutôt compétent. Mais là où il y a beaucoup d'inquiétude, c'est sur la transparence en la matière. Le CDC devait par exemple publier cette semaine un ensemble d'articles qui touchaient à la transmission de la grippe H5N1 aux USA et manifestement, il y a eu une intervention politique pour que cette publication ne sorte pas. Pour le moment, les experts du Center for Disease Control ne sont plus autorisés à participer aux groupes d'experts internationaux sur le sujet, voire à partager leurs séquences dans des bases de données internationales. À partir du moment où les experts ne sont plus autorisés à communiquer sur ce qui se déroule sur le terrain, on se prive de moyens pour gérer cela correctement. Le partage d'informations est particulièrement important dans le cas de maladies à potentiel pandémique. C'est exactement ce qui a été reproché à la Chine pendant la crise covid.
Quelle résistance peut-on opposer à ces menaces en tant que scientifique ?
On est assez démuni finalement, parce qu'à part se montrer solidaire, on ne peut pas faire grand-chose. Certaines personnes dans les comités éditoriaux commencent à se mobiliser pour que les thématiques interdites puissent continuer à apparaître dans les publications scientifiques, mais si les chercheurs américains n'ont plus les moyens financiers de travailler sur une série de questions, on ne pourra pas tout compenser. Ce qui est fou, c'est que même pour les Américains, la politique de Trump aura un impact néfaste sur la santé. Il ne faudra pas attendre quinze ou vingt ans pour en observer les effets. Les Etats-Unis ont déjà une des espérances de vie les plus faibles par rapport à leur PIB, qui stagne ou décroît. Une grosse partie est liée aux décès chez des personnes jeunes pour suicides ou overdoses et à la prévalence de maladies chroniques comme le diabète, avec des écarts sociaux énormes en matière d'accès aux soins. La politique qui va être menée les prochaines années ne va certainement pas améliorer les choses.

