Transformer le désert en forêt, le laboratoire du Taklamakan
Dans le désert du Taklamakan en Chine, le sable recule lentement. Là où s'étendait autrefois un "vide biologique", une ceinture végétale initiée il y a une quarantaine d'années gagne du terrain. Et, avec elle, une promesse inattendue : celle d'un désert devenu puits de carbone. La végétalisation des terres arides, serait-elle la solution miracle pour lutter contre le changement climatique ?
- Publié le 28-03-2026 à 20h53

Longtemps considéré comme l'un des environnements les plus hostiles de la planète, le désert du Taklamakan, vaste comme plus de dix fois la Belgique, est aujourd'hui au cœur d'un basculement écologique. Depuis la fin des années 1970, la Chine y mène en effet un gigantesque programme d'afforestation, plantant des milliards d'arbres pour contenir l'avancée des dunes. En 2024, cette "Grande Muraille Verte" (de plusieurs milliers de kilomètres de long) a été bouclée.
L'afforestation, c'est quoi exactement ?
"L'afforestation consiste à planter des arbres là où il n'y en avait pas auparavant; par exemple, sur des terres agricoles ou dans des zones désertiques", explique Pieter De Frenne, chercheur au laboratoire "Forêt – Nature" de l'Université de Gand. "Elle se distingue de la reforestation qui consiste à restaurer une forêt là où elle a disparu."
Et cette différence est loin d'être anodine : la reforestation vise à rétablir un écosystème existant tandis que l'afforestation transforme en profondeur des milieux parfois très différents, comme des prairies, des zones agricoles ou des régions arides.
Un désert qui verdit
Une étude récente publiée dans la revue scientifique PNAS apporte un éclairage nouveau sur l'afforestation du désert du Taklamakan et les bénéfices associés. En combinant observations par satellite et mesures au sol sur plusieurs décennies, les chercheurs montrent que la périphérie végétalisée du désert absorbe désormais plus de dioxyde de carbone qu'elle n'en émet. Pendant les mois les plus humides, la végétation se densifie, l'activité photosynthétique augmente, et la concentration de CO₂ diminue à l'échelle régionale. Autrement dit, une partie du Taklamakan fonctionne désormais comme un puit de carbone, un résultat longtemps jugé improbable dans un milieu aussi aride.
Un espoir climatique ?
Le cas du Taklamakan nourrit un certain optimisme. Si un désert peut, sous l'effet d'interventions humaines ciblées, commencer à capter du carbone, alors l'afforestation pourrait apparaître comme un levier puissant dans la lutte contre les dérèglements climatiques.
Partout dans le monde, les initiatives se multiplient. La Chine, donc, qui a déjà transformé des millions d'hectares, avec des effets visibles sur la stabilisation des sols et la réduction des tempêtes de sable. En Afrique, un projet similaire, la grande muraille verte d'Afrique, vise à freiner l'expansion du Sahara sur plus de 8 000 kilomètres. En Europe aussi, des programmes émergent : en France, par exemple, l'ancienne plaine agricole de Pierrelaye-Bessancourt est progressivement convertie en forêt, avec plus d'un million d'arbres plantés. Ces projets reposent sur une idée simple : les arbres absorbent du CO₂ en grandissant et peuvent ainsi contribuer à atténuer le réchauffement climatique.
Planter des arbres, une fausse évidence
Mais derrière la promesse de l'afforestion se cache une réalité plus complexe. D'abord, tous les projets ne se valent pas. Dans de nombreuses régions, les plantations massives ont échoué, faute de suivi ou d'adaptation aux conditions locales. En Afrique, une part importante des arbres plantés n'a pas survécu, en raison du manque d'eau. C'est également le cas en Chine, où une étude de Nature datant de quelques années avertissait sur le risque hydrique que présente l'afforestation du désert.
Et même lorsqu'elles réussissent, ces initiatives peuvent produire des effets inattendus. "Planter des arbres dans des zones très claires comme les déserts peut paradoxalement réchauffer le climat local car les arbres absorbent davantage de rayonnement solaire que les sols nus qui le réfléchissent en grande partie", explique Pieter De Frenne, chercheur au laboratoire "Forêt – Nature" de l'Université de Gand. Et ces hausses de température peuvent à leur tour influencer le climat : en favorisant la formation de nuages et les précipitations, elles perturbent les équilibres atmosphériques bien au-delà de la zone concernée.
Des impacts écologiques ambivalents
L'afforestation pose aussi des questions écologiques car transformer certains écosystèmes en forêt n'est pas neutre. "Planter des arbres est une bonne idée mais pas partout. Dans certains écosystèmes comme les prairies, la savane ou les steppes, cela peut être néfaste pour la biodiversité qui s'en trouve bouleversée. Avec l'arrivée d'arbres ou d'arbustes, certaines espèces, animales comme végétales, ne peuvent tout simplement plus y prospérer", explique Pieter De Frenne.
À cela, s'ajoute le recours fréquent à des monocultures choisies pour leur croissance rapide mais pauvres sur le plan écologique et plus vulnérables aux maladies ou aux aléas climatiques.
Un puits de carbone… mais temporaire
La question du carbone, elle-même, mérite d'être nuancée. Les arbres captent du CO₂ en grandissant, certes, mais ce stockage reste fragile et temporaire. Une forêt peut brûler, être exploitée ou disparaître, relâchant tout le carbone accumulé en très peu de temps.
"Les arbres peuvent jouer un rôle important car ils permettent de stabiliser puis de réduire la concentration de CO₂ dans l'atmosphère mais cet effet peut être annihilé par une plus grande absorption du rayonnement solaire", souligne Pieter De Frenne.
Ce processus de capture du carbone reste, en outre, lent comparé aux émissions de gaz à effet de serre découlant des activités humaines. Là où les combustibles fossiles libèrent en quelques décennies du carbone stocké depuis des millions d'années, les forêts mettent des décennies, voire des siècles, à en réabsorber qu'une fraction.
Avant de planter, préserver
Faut-il pour autant renoncer à l'afforestation ? Le cas du Taklamakan montre qu'elle peut, dans certaines conditions, produire des résultats spectaculaires. Elle peut restaurer des sols dégradés, limiter la désertification et contribuer, localement, à capter du carbone.
Mais elle ne constitue ni une solution universelle, ni un substitut à la réduction des émissions. Surtout, elle ne doit pas faire oublier un levier bien plus efficace : préserver les forêts existantes. "Une forêt nouvellement plantée met des décennies, voire des siècles, à retrouver le niveau de biodiversité et de stockage de carbone d'une forêt ancienne", rappelle Pieter De Frenne.
Le Taklamakan rappelle que la lutte contre les dérèglements climatiques ne se résume pas à planter des arbres. Elle exige de protéger les écosystèmes existants, de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, et d'accepter qu'en matière de nature, les solutions les plus visibles ne sont pas toujours les plus durables. "Planter des arbres peut être extrêmement bénéfique pour le climat et la biodiversité, à condition que cela soit minutieusement étudié préalablement, et opéré au bon endroit et au bon moment", conclut Pieter De Frenne.