Au bout des rêves de l'aventurier belge Jean Bourgeois

Ce grand alpiniste a aussi vécu au contact de nomades afghans et navigué en Antarctique. Mais ce sont sa disparition dans l’Everest puis sa réapparition surprise qui le rendront célèbre, contre son gré.

Au bout des rêves de l'aventurier belge Jean Bourgeois
©Alexis Haulot

Il a accompagné la transhumance des nomades djelakhil dans l’Afghanistan du roi Mohammed Zaher Shah. Il a gravi la face Est du Grand Capucin peu après l’alpiniste de légende Walter Bonatti, il a escaladé le très vertical El Capitan dans le parc national américain de Yosemite et vaincu le Noshaq afghan (7492 mètres). Il a canoté sur un affluent du Congo et navigué dans l’Antarctique. Jean Bourgeois est ce qu’on appelle un aventurier. Un homme déterminé et audacieux,entreprenant et engagé – à mille lieues de l’alpinisme grand public, bridé par une prise de risque calculée.

Mais cet ingénieur électronicien, qui entama une carrière à l’Observatoire d’Uccle, est un homme réfléchi aussi, et doté d’une extraordinaire force vitale. Sur les bords de Meuse, à Freyr, là où l’adolescent eut le coup de foudre pour l’escalade, on se disait qu’il ne vivrait pas longtemps. Il tutoya la mort dans l’Hindou Kouch, les pentes de l’Everest ou les Andes. Il laissa le cœur d’amis dans les cimes. Mais “je suis encore là”. Et s’il a connu l’appréhension qui sape le sommeil et noue le ventre à l’approche d’une course d’envergure, la peur dans l’action, non, il ne l’a jamais rencontrée. “J’avais une foi totale en l’issue de ce qui allait se passer.” 

Ses cheveux ont pu blanchir et ses rides se creuser pour accompagner un sourire généreux. Mais le fringant gamin, qui a atteint les 75 ans, refuse toujours de passer à l’âge adulte. “C’est trop tôt.” Cependant, “je n’ai plus besoin de me prouver des choses en montagne, je vis une adolescence plus sereine !”

Entre exploits et performances

L’aventurier a entrepris de reconstituer le film de sa vie lorsque son épouse Danielle arriva à la fin de la sienne; sa biographie, “En quête de plus grand. Une vie de montagnes et d’explorations”, vient de sortir aux éditions Nevicata. Il pose un regard presque étonné sur sa vertigineuse existence. “Je n’ai jamais été en montagne pour chercher un exploit mais il se fait que ce que je réalisais pouvait être considéré comme une performance.” Ainsi part-on à la rencontre d’un enfant chétif qui entend dompter son corps, d’un ascète qui s’astreint à réduire ses besoins à l’essentiel. Découvre-t-on les failles de l’homme, la perte d’un rein et la dépression. Voit-on se dessiner l’image d’un homme déterminé à vivre à fond ses passions du moment – l’escalade et l’alpinisme bien sûr, mais aussi la musique et l’astronomie, dans un souci constant d’équilibre entre le corps et l’esprit. Le suit-on dans ses aventures, belles et tragiques, sur les pistes chamelières de contrebandiers afghans ou dans les neiges de l’Himalaya.

Sa toute première ascension –du Mont-Blanc – lui donnera un avant-goût du tribut que peuvent payer les hommes à la montagne; une tempête, qui le cloue au refuge Vallot (une cabane en fait, à 4 300 mètres) sans matériel ni nourriture, lui apprend la survie pendant trois jours. Au fil de ses aventures, l’homme se fait connaître –bien malgré lui–jusqu’à la Cour. Le roi Baudouin viendra se promener avec le couple. Le prince Albert, la princesse Paola et des amies romaines s’inviteront, nettement moins élégamment, dans leur modeste demeure. Léopold III les conviera à sa table, bien que la princesse Liliane “déteste les alpinistes”, “des égoïstes qui prennent plaisir à torturer leur épouse"!

L’expédition qui mena Jean Bourgeois sur les pentes de l’Everest l’illustre probablement assez bien. L’événement qui le rendra célèbre contre son gré demeure l’un de ses plus mauvais souvenirs. Le manque d’acclimatation, les conditions hivernales, l’ambiance délétère dans le groupe, les relations difficiles avec les Sherpas: rien ne concourait à la réussite du projet. Et de fait, en pleine ascension, Jean Bourgeois disparut des écrans radars à 6700 mètres d’altitude. Alors que le deuil était largement entamé, il réapparut trois semaines plus tard au Népal à la surprise générale. Sa femme, une aventurière elle aussi, qui toute sa vie peinera à trouver sa place et suivre sa propre voie à côté de son mari, ne s’en remettra jamais vraiment.

Longtemps, le mystère a plané. Le secret de son aventure restera bien gardé. Et pour cause, les alpinistes, censés grimper par l’arête Ouest, ont tenté leur chance par la voie Nord. Au Tibet interdit donc. Frappé par un mal aigu des montagnes, Jean Bourgeois, toujours très lucide dans les moments critiques, sentit qu’il n’avait d’autre choix, pour sa survie, que de perdre très rapidement de l’altitude. Et donc de descendre vers la République populaire de Chine. Cinq jours et quatre nuits à survivre au froid, à la faim, à la soif, avant d’être recueilli par une famille tibétaine pleine de tact face à l’émotion qui le submerge. Dans l’Himalaya, l’alpiniste a touché “l’extrême bord de (sa) vie d’homme”