"En Amazonie, la forêt est agressive. Y vivre est tout un apprentissage"
L'agronome Sabine Bouchat est la lauréate 2018 du Trophée "Solidarité" des Belges du bout du monde. Elle vit depuis les années 1990 dans un village indien d'Amazonie. "La forêt est dure. Mais si on essaye de la dominer, on la détruit."

- Publié le 26-12-2018 à 13h29
- Mis à jour le 10-07-2019 à 17h00

De l'Amazonie à la forêt de l'Ituri (RD Congo), en passant par l'Antarctique et les montagnes d'Afrique du Sud, quatre femmes scientifiques belges nous racontent leur travail en terrain extrême mais aussi leur expérience d'un milieu encore essentiellement masculin. Aujourd'hui, Sabine Bouchat, agronome (Équateur), lauréate d'un Trophée des Belges du bout du monde et qui sera à l'honneur lors d'une émission télé spéciale à la RTBF, le 30 décembre, avec les deux autres lauréats des Trophées.
Elle vit depuis les années 1990 dans un village indien d'Amazonie. "La forêt est dure. Mais si on essaye de la dominer, on la détruit." Rencontre.
L'horizon plat des champs nus de la Hesbaye liégeoise, gorgés d'humidité, s'étale à perte de vue sous le ciel gris de décembre. La campagne de Vinalmont, telle qu'elle apparaît par les baies vitrées de la maison que Sabine Bouchat occupe pour quelques jours, est sans doute l'exact opposé de la végétation luxuriante à laquelle elle est habituée. Cette Verviétoise d'origine, revenue dans sa famille pour quelques jours afin de recevoir un prix (lire ci-dessous), habite à Sarayaku, village de 1 400 habitants situé au cœur de la forêt amazonienne, en Équateur.

Elle a quitté la Belgique dans les années 1980, son diplôme d'agronomie tropicale en poche, pour l'Amérique du Sud, souhaitant travailler dans la coopération. En 1987, l'aventure la mène presque par hasard à Sarayaku, où les habitants indiens sont très impliqués dans la défense de leurs droits, notamment face à l'exploitation pétrolière, qui entraîne la déforestation. Ses premières impressions du village, à 24 ans ? "C'est toujours un peu difficile d'essayer d'expliquer, car on va arriver dans les gros clichés, prévient-elle autour d'une tisane ramenée d'Amazonie. D'abord, ce sont toutes des maisons de palme. C 'est cela aussi, la force de Sarayaku, c'est qu'ils conservent leur architecture amazonienne et ils adaptent, car ils voyagent beaucoup. Mais quand je suis arrivée dans le village, le choc, c'était par rapport aux villes équatoriennes, basées sur le modèle américain ; par rapport aux villes comme Puyo, la capitale de la province, avec des petites maisons en bois au toit de zinc, un peu far west, sans architecture propre. À Sarayaku, ils avaient conservé, et ils conservent toujours, les toits magnifiques en palmier. Chaque feuille est tissée une par une, c'est déjà toute une technique, un art… Des maisons fermées, très jolies, très fraîches… Et puis, c'est très organisé, au niveau de l'architecture. Les chemins, par exemple : ils ont des travaux communautaires, pour les entretenir."

Le guide devient son mari
Quant aux gens, se souvient-elle, "ils étaient déterminés et avaient la foi en ce qu'ils faisaient et - cela dure toujours, maintenant - ils illuminent les gens qui arrivent". À son arrivée, l'un des premiers à accueillir Sabine est José Gualingua, l'adjoint du "président" du village. À première vue, la jeune femme le trouve plutôt petit. En fait, comme elle s'en rend compte plus tard, c'est l'un des plus grands du village ! Vu son statut, il a le rôle de la guider dans Sarayaku. Ils ne se quitteront plus. "Entre nous, ça a pris du premier coup !, lance-t-elle. Même s'"il y avait des différences culturelles importantes, des comportements qu'il fallait essayer de s'expliquer l'un l'autre !" Exemple : "Ici, en Belgique, on a un copain, un deuxième, des aventures… Là-bas, c'est très, très strict. Un homme et une femme se regardent et le lendemain, ils sont presque mariés ! Et puis c'est très tabou. C'était très compliqué. Donc, pour José, avec les approches qu'on avait eues, c'était pour toute la vie ! Mais finalement, c'est lui qui avait raison !"
La ville à une journée de pirogue
Le couple s'installe d'abord à Puyo, a un premier enfant, se marie, vit en Belgique pendant 4 ans, et ce n'est qu'en 1994 que le couple s'installe vraiment à Sarayaku. Le village est isolé - il n'y a pas de routes, c'est une volonté des villageois - et la ville la plus proche est à un jour de pirogue à moteur, et à une demi-heure d'avion. Il existe en effet une piste d'atterrissage à Sarayaku, mais l'avion, très cher, est surtout utilisé en cas d'urgence de santé, car il n'y a pas d'hôpital dans le village.

Au niveau sanitaire, 80 % des villageois se lavent encore dans la rivière, y lavent le linge et y vont aux toilettes, en aval. L'énergie est fournie par des panneaux solaires. L'environnement végétal et animal est, lui, carrément hostile. "La forêt est dure, la forêt est agressive, personne ne peut dire le contraire. Il faut arriver à vivre en harmonie avec elle. Si on essaye de la dominer, on la détruit. Quand je suis arrivée là-bas - en plus, j'ai une peau de rousse -, j'ai été piquée, j'ai eu des infections, je suis passée par l'hépatite… Avec les insectes, là-bas, il n'y pas de pardon. Il y a des aoûtats, qui vous montent partout sur le corps, les mouchettes... Il y a les araignées qui piquent et qui vous donnent la fièvre, il y a les fourmis qui piquent et qui vous font mal comme une piqûre d'abeille pendant trois heures… Il y a les scorpions qui piquent, mais pas mortels… Je vous dis tout cela parce que j'ai été piquée par tout cela ! Il y a aussi des serpents vraiment mortels, mais là, jusqu'à présent, je n'ai jamais été piquée ! C'est tout un apprentissage. C'est toute une manière de marcher dans la forêt qu'il faut apprendre. À chaque pas, il faut regarder s'il n'y a pas un animal qui passe. La chaleur et l'humidité, c'est incroyable, c'est aussi très dur."
Strict partage des tâches
La jeune femme s'évanouit aussi plusieurs fois lors des travaux aux champs. Mais c'est là aussi qu'elle a pu mettre à profit ses connaissances d'agronome, les partageant avec celles des femmes. À Sarayaku, l'agriculture est un domaine féminin. "C'est très complexe. Les femmes ont un très, très grand rôle ; dans les assemblées, elles ont la parole. La présidente du village, en ce moment, est une femme." Mais les rôles sont strictement séparés : à l'homme, le tissage, le travail du bois et la chasse ; à la femme, les champs, les céramiques et l'éducation.
Pour Sabine, le fait de venir de l'extérieur a transcendé les genres, lui permettant, par exemple, d'être la seule femme à parler dans un groupe d'hommes, sans soulever de réaction, ce qui ne serait pas le cas pour une autre. "Je suis une Martienne !" "Mais, il ne faut pas croire que c'est facile tous les jours d'être une femme à Sarayaku." Au niveau familial, "l'homme a encore un pouvoir de décision incroyable" - même si les choses sont discutées en couple, dans l'intimité. "On travaille avec les jeunes filles. Pour faire comprendre que dans la famille, elles ne sont pas seulement là pour s'occuper des enfants et du mari. La femme peut faire autre chose. Au niveau de l'éducation, elles se marient encore très jeunes, et abandonnent souvent leurs études, plus que les garçons."

Trophée des Belges du bout du monde: récompensée pour l'"école des savoirs de la forêt vivante"
Racines. Dimanche, Sabine Bouchat a reçu officiellement le Trophée des Belges du bout du monde catégorie "Solidarité", pour ses efforts investis dans l'école créée dans le village de Sarayaku, l'école des savoirs de la forêt vivante. "Pour la culture kichwa, que je défends et que je vis, on ne peut pas parler de la nature, des arbres, des animaux, des pierres, des hommes… La forêt vivante, c'est vraiment un ensemble. Et quand on sait qu'on fait partie de quelque chose, on protège l'ensemble. C'est vrai que là-bas, on vit toujours de chasse et de pêche, donc on mange les animaux, mais il y a un respect des animaux, une gestion de la forêt et cela fait partie du modèle d'éducation à Sarayaku."
Pourquoi une école ? "L'éducation, c'est primordial, affirme-t-elle. L'éducation est une des armes les plus destructives des peuples autochtones. On leur apprend une autre langue, on leur dit que ce qu'ils apprennent à la maison ne sert à rien, que les Indiens sont fainéants… De gros clichés, mais ça existe toujours ! L'éducation, en Équateur, est 'hispano'. Il faut vraiment se battre pour apprendre, par exemple, l'histoire des peuples américains avant Colomb. Nous, c'est ce qu'on essaye de faire avec cette école : apprendre aux enfants l'autoestime - ce n'est pas parce qu'ils sont indiens, qu'ils sont moins que les autres - l'histoire de leur peuple, la géographie du village, de la région, du pays, la mythologie indienne, les bases de la médecine avec les plantes médicinales, l'architecture du village…"
Le but, poursuit Sabine, c'est de situer les enfants dans leur culture, mais aussi de leur apprendre ce qu'il y a à l'extérieur. "Il y a des cours de maths, d'espagnol… Et même avec les petits, on utilise l'ordinateur - il y a Internet sur la place du village grâce au satellite. La base de l'école, c'est vivre en harmonie avec la forêt. Mais les enfants qui sortent de là ne sont pas des chamanes ! Le but, c'est de renforcer leurs racines pour pouvoir se défendre à l'extérieur."