"À savoir si ces embryons synthétiques pourraient devenir des fœtus viables, je suis bien loin d'en être sûr"
Le Pr Cédric Blanpain, chercheur à l'ULB, nous livre son éclairage sur une recherche menée par une équipe américano-britannique, ayant conduit à la création d'embryons artificiels à partir de cellules souches humaines.

- Publié le 16-06-2023 à 06h30
Il y a un an à peine, deux équipes, une israélienne et une anglo-américaine, annonçaient avoir créé des "embryons" de souris sans sperme ni ovule mais à partir de cellules souches. Ces embryons dits "artificiels" ou "synthétiques" possédaient un tractus intestinal, un cœur battant et une ébauche de cerveau.
Au-delà de l'évident débat éthique, ce qui avait à l'époque été qualifié d' "exploit révolutionnaire" par la communauté scientifique, vient à présent de passer un cap supplémentaire avec, cette fois, la création d'embryons synthétiques à partir de cellules souches humaines, et non plus de souris. Et cela, toujours sans avoir eu besoin d'ovule ou de spermatozoïde, rapportait ce jeudi le quotidien britannique The Guardian.
Mieux comprendre les premiers stades
Présentée par la professeure Magdalena Żernicka-Goetz de l'Université de Cambridge et du California Institute of Technology, cette recherche a permis de créer des embryons au tout premier stade de développement humain mimant dans une boîte de Petri ce qui se passe dans le ventre de la mère. Mais contrairement aux embryons artificiels issus de la recherche des équipes israélienne et anglo-américaine, ceux-ci ne possèdent ni cœur ni ébauche de cerveau. Ils contiennent en revanche des cellules qui deviendraient normalement le placenta, le sac vitellin et les premières cellules de l'embryon lui-même.
De ce fait, ils devraient permettre de mieux comprendre les premiers stades du développement et les éventuelles complications susceptibles de survenir en cours de grossesse. Et donc fournir des informations précieuses sur les troubles génétiques et, par exemple, les causes des fausses couches récurrentes.
Une communication orale
Alors, comment accueillir cette nouvelle avancée ? "Avant tout, il faut rester prudent dans la mesure où cette annonce est vraisemblablement basée sur une communication orale", nous a fait remarquer le Pr Cédric Blanpain, lui-même présent à Boston pour ce congrès annuel de la Société internationale de recherche sur cellules souches (International Society of Stem Cell Research) – où a probablement été faite l'annonce – lors duquel le chercheur belge de renommée internationale recevra ce samedi le Momentum Award. "Dans la mesure où cette recherche n'a pas été analysée par ses pairs, n'a fait l'objet d'une publication scientifique et où il manque donc de données brutes accessibles à tout le monde, il reste difficile de pouvoir réellement en apprécier la valeur" .
Il n'empêche, "étant donné la notoriété des chercheurs, cela reste très certainement une avancée, même si le procédé demeure strictement identique à celui qui a été utilisé par la même équipe et l'équipe israélienne, poursuit le professeur, investigateur Welbio et directeur du laboratoire cellules souches et cancer à l'ULB. À l'exception près qu'en l'occurrence, il s'agit de cellules humaines et non de souris. Disons que les conditions de culture sont légèrement différentes entre ces deux types de cellules. Il faut donc trouver les bonnes conditions pour pouvoir maintenir l'identité du trophoblaste (feuillet mince formé de cellules enveloppant l'œuf) qui va faire le placenta. Sans plus de détails sur la recherche, il est difficile de savoir quelle est la barrière technologique que les chercheurs ont dû passer. En outre, à savoir si ces embryons pourraient conduire à des fœtus viables, personnellement, je suis encore bien loin d'en être sûr…"
Une limite à 14 jours
Quoi qu'il en soit, cette recherche devrait permettre aux chercheurs d'explorer la période cruciale du développement embryonnaire, toutefois limitée à 14 jours (lorsque la masse des cellules embryonnaires s'individualise) selon les restrictions légales actuelles, une limite qui oblige donc les scientifiques à se tourner vers d'autres méthodes, comme les échographies ou les dons d'embryons.
Par ailleurs, ces embryons synthétiques ne pourront pas être utilisés en clinique pour le moment, car leur implantation dans l'utérus serait illégale. De plus, comme l'a elle-même souligné la Pre Magdalena Żernicka-Goetz, "la capacité de ces embryons synthétiques à se développer en êtres vivants reste inconnue". Des études précédentes sur des souris et des singes ont d'ailleurs montré des résultats peu concluants, avec des embryons synthétiques qui n'ont pas pu se développer en animaux vivants, confirmant le scepticisme du Pr Blanpain.