Faut-il craindre, avec la variole du singe, une nouvelle pandémie ? "Ce n'est pas exclu", selon un infectiologue belge
Pour le Dr Emmanuel Bottieau, de l'Institut de médecine tropicale d'Anvers, plusieurs éléments peuvent laisser penser que ce risque ne doit pas être écarté.

- Publié le 15-08-2024 à 17h18
- Mis à jour le 16-08-2024 à 08h53

Cette fois, ça y est, on ne plaisante plus du tout avec la variole du singe, aussi appelée Monkeypox ou Mpox. Mercredi, seule personne habilitée à ce faire, le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a lancé mercredi l'urgence de santé publique de portée internationale pour cette maladie virale. Cette décision, prise sur les conseils d'un comité ad hoc d'experts, démontre qu'il est devenu nécessaire de passer à la vitesse supérieure. "Aujourd'hui, le comité d'urgence s'est réuni et m'a fait savoir qu'à son avis, la situation constitue une urgence de santé publique de portée internationale. J'ai accepté cet avis", a déclaré à ce propos le chef de l'OMS, tout en ajoutant une fois encore que "c'est une situation qui devrait tous nous préoccuper".
Décréter l'alerte maximale au niveau mondial, comme cela avait d'ailleurs déjà été fait en 2022, lors d'une épidémie de Mpox provoquée par le clade (groupe) 2b, signifie permettre à l'OMS et à d'autres institutions d'accéder rapidement à des fonds pour les interventions d'urgence. "Pour le reste, les mêmes priorités demeurent, à savoir investir dans la capacité de diagnostic, la réponse de santé publique, l'aide au traitement et la vaccination", a rappelé Marion Koopmans, professeur à l'université néerlandaise Erasmus de Rotterdam, avertissant que "cela ne sera pas facile".
Ce que nous confirme Emmanuel Bottieau, infectiologue à l'Institut de médecine tropicale d'Anvers (IMT) : "Ce ne sera effectivement pas aisé d'autant plus que, pour le moment, l'épidémie sévit essentiellement dans des zones difficiles d'accès en Afrique". Pour sa part, le Dr Tedros a déclaré que" l'OMS s'engage, dans les jours et les semaines à venir, à coordonner la riposte mondiale, en collaborant étroitement avec chacun des pays touchés et en tirant parti de sa présence sur le terrain, afin de prévenir la transmission, de traiter les personnes infectées et de sauver des vies".
Contagiosité et dangerosité
Ce qui justifie la décision des 15 experts ayant estimé que les critères étaient réunis pour déclarer une urgence de santé publique internationale, c'est notamment le fait que l'épidémie actuelle, partie de la RDC et pour l'heure circonscrite en Afrique, présente certaines spécificités, dont avant tout la plus grande contagiosité et dangerosité de la souche causale, comparée au virus du groupe 2 qui a sévi en 2022 en Europe.
"L'épidémie en cours est en effet provoquée par un variant du clade (groupe) 1, que l'on a baptisé 1b, précise le Dr Emmanuel Bottieau. Ce groupe est plus sévère que le groupe 2 ; il fait en effet apparaître des éruptions cutanées sur tout le corps et les muqueuses (buccales, génitales), et une forte fièvre, alors que le virus 2b provoquait des lésions très localisées, sur la bouche, le visage ou les parties génitales, souvent sans fièvre. Si le clade 2 reste plutôt moins sévère, surtout en Afrique de l'Ouest, avec encore quelques cas sporadiques dans les communautés homosexuelles, le clade 1, depuis toujours présent en Afrique centrale s'avère, lui, plus virulent, avec une transmission interhumaine plus marquée. Il connaît aussi une extension épidémique à l'est de la RDC et dans les pays voisins". À l'heure actuelle, quelque 38 465 cas de cette maladie – anciennement connue sous le nom de variole du singe – ont été recensés dans 16 pays africains depuis janvier 2022, pour un total de 1 456 décès. En comparaison avec les données de 2023, cela représente une augmentation de 160 % des cas en 2024, selon des données publiées la semaine dernière par l'agence de santé Africa CDC. De son côté, le ministre de la Santé de la République démocratique du Congo Samuel-Roger Kamba a précisé jeudi que l'épidémie de mpox avait fait 548 morts en RDC depuis le début de l'année et touche désormais toutes les provinces. Selon le dernier rapport épidémiologique, ce seul pays a enregistré 15.664 cas potentiels depuis début 2024.

Outre la plus grande dangerosité et contagiosité du virus, ce qui inquiète au point d'avoir déclenché cette alerte maximale au niveau mondial, "il y a le fait que l'épidémie est non contrôlée, se déroule dans des zones de conflit, et avec beaucoup de mouvements de population et de prostitution", souligne l'infectiologue de l'IMT Emmanuel Bottieau. "Nous faisons face à plusieurs épidémies avec différents clades dans différents pays, avec différents modes de transmission et différents niveaux de risque", a pour sa part fait savoir le directeur de l'OMS, mercredi.
Par ailleurs, le variant létal a été découvert jeudi en Suède, une première hors d'Afrique. Une personne vivant dans la région de Stockholm en Suède a été diagnostiquée comme porteuse du sous-type clade 1 du virus du mpox - plus contagieux et dangereux - une première hors d'Afrique, a annoncé jeudi l'Agence suédoise de santé publique.
"La personne touchée a été infectée lors d'un séjour dans une région d'Afrique où sévit une importante épidémie de mpox du sous-type clade 1", a détaillé Olivia Wigzell, cheffe intérimaire de l'agence suédoise de santé publique lors d'une conférence de presse.
La Belgique demande qu'on fournisse des vaccins
Preuve que notre pays et de manière générale le reste de l'Europe et du monde ne sont pas à l'abri, compte tenu de la gravité de la situation et du risque pour tous les pays, la Belgique a déposé une demande formelle auprès de l'autorité HERA (European health emergency preparedness ans response authority, le service européen de préparation et de réaction en cas d'urgence sanitaire) pour la fourniture de vaccins. Une telle demande d'un pays de l'UE est nécessaire pour que l'organisation intervienne, ont précisé les ministres belges de la Santé et de la Coopération au développement. "Il y a une grave situation d'urgence en Afrique, a expliqué mercredi Frank Vandenbroucke. Le virus fait de plus en plus de victimes. Les virus ne s'arrêtent d'ailleurs pas aux frontières nationales. Nous devons donc agir maintenant." Quant à savoir dans quelles circonstances doivent être administrés les vaccins, des études sont en cours pour le clade 1 actuel.
À ce stade, les mesures qui s'avèrent nécessaires pour les voyageurs ayant l'intention de séjourner dans les zones les plus touchées sont d'" éviter trop de promiscuité avec patients malades et bien sûr une extrême prudence lors des rapports sexuels, même protégés", selon Emmanuel Bottieau.
À la légitime question de savoir s'il faut craindre une pandémie, "ce n'est pas exclu puisque le 2b (moins virulent et moins contagieux) s'est répandu à travers le monde, bien qu'uniquement dans des groupes à risque", nous répond Emmanuel Bottieau.
Cette alerte fait inévitablement penser au Covid : peut-on dès lors établir un parallèle entre ces deux maladies ? La réponse est négative, pour ce spécialiste. Pourquoi ? "Parce que le virus Mpox est beaucoup plus connu, si ce n'est ce dernier variant. D'autre part, il n'y a pas de transmission aérienne avérée jusqu'ici. Enfin, on dispose déjà de vaccins qui devraient s'avérer efficaces".