"Nous tenons là une découverte qui pourrait contribuer à résoudre un grave problème de santé publique"
"C'est un énorme bond en avant qui devrait permettre de développer une nouvelle génération d'antibiotiques", explique Cédric Govaerts, professeur à l'ULB, directeur de recherche au FNRS et cofondateur de la start-up belge Santero Therapeutics.

- Publié le 13-03-2025 à 06h48
- Mis à jour le 13-03-2025 à 11h22

Une découverte "extrêmement novatrice" : c'est en ces termes que Cédric Govaerts, professeur à l'ULB et directeur de recherche au FNRS qualifie la découverte faite dans le laboratoire de la start-up belge Santero Therapeutics, dont il est cofondateur avec Abel Garcia-Pino. Et de fait, d'après les auteurs, elle serait susceptible de carrément "révolutionner la lutte contre la résistance aux antibiotiques", un problème majeur de santé publique à l'échelle mondiale. D'ores et déjà responsable de 1,27 million de décès par an dans le monde, dont plus de 500 en Belgique, la résistance aux antimicrobiens (RAM) pourrait entraîner, d'ici 2050, plus de décès que le cancer si des mesures adéquates ne sont pas prises rapidement, selon l'Organisation mondiale de la santé. Plus de 39 millions de personnes dans le monde pourraient en effet mourir directement d'infections résistantes aux antibiotiques ces 25 prochaines années, selon une étude de modélisation publiée en septembre 2024 dans The Lancet.
C'est dire si l'importance de l'annonce ce jeudi d'un premier résultat in vivo "basé sur un mode d'action totalement nouveau et très prometteur" par la start-up active dans la recherche de médicaments innovants destinés à cibler des pathogènes hautement résistants aux antimicrobiens (AMR).

Des antibiotiques vieux de 40 ans
Pour bien comprendre l'intérêt de cette recherche, sans doute faut-il la replacer dans son contexte. "Avec les vaccins et les latrines (dont les mesures d'hygiène), les antibiotiques font partie des trois grandes découvertes humaines qui ont changé la santé à l'échelle globale, rappelle le chercheur. Avec la découverte en 1928, par Alexander Fleming, de la pénicilline, a démarré l'ère des antibiotiques dont l'âge d'or se situe entre 1942 et 1987. Pendant toute cette période, on a pu développer des armes médicales à l'échelle planétaire pour lutter contre tout type d'infection. Cela a complètement changé la santé humaine. Mais depuis, il n'y a plus vraiment eu de nouvelle découverte, et nous nous trouvons dans une situation où l'on est toujours en train d'essayer d'améliorer des médicaments qui ont plus de 40 ans et qui sont confrontés à des résistances de plus en plus fréquentes."
Clairement, nous sommes confrontés depuis plusieurs décennies à un besoin criant et inquiétant de nouveaux outils et de nouvelles approches.
Et c'est précisément ici qu'intervient l'innovation des chercheurs de Santero Therapeutics. "Les antibiotiques que nous connaissons sont tous des produits naturels, c'est-à-dire des agents chimiques qui sont naturellement produits par des micro-organismes (comme des levures ou même… des bactéries !) qui agissent en pénétrant dans la bactérie cible pour y bloquer un phénomène métabolique crucial (comme la réplication de l'ADN ou la synthèse de la paroi cellulaire), ce qui finira par être létal. La clé sera donc de pouvoir identifier une nouvelle voie métabolique présente chez toutes les bactéries et la cibler afin de pouvoir traiter des infections résistantes aux antibiotiques classiques, comme c'est souvent le cas en milieu hospitalier".
Identification d'un nouveau mode d'action
Alors, en quoi consiste plus précisément la découverte aujourd'hui présentée ? Le travail de recherche fondamentale mené par Abel Garcia-Pino à l'Université Libre de Bruxelles a mis en lumière un véritable talon d'Achille des bactéries qui n'est pas visé par les antibiotiques naturels. Un médicament qui exploiterait cette nouvelle voie ne devrait donc pas souffrir des résistances qui font obstacle aux traitements existants.

"Notre innovation consiste à attaquer un mécanisme de défense crucial des bactéries : leur résistance au stress chimique (température, acidité, manque de nutriment…), explique Cédric Govaerts. Le travail de Santero Therapeutics a donc été d'identifier de nouveaux agents chimiques capables de bloquer ce mécanisme essentiel. Nous avions rapidement constaté que ces prototypes de médicaments avaient la capacité de tuer des bactéries (comme le fameux Staphylocoque doré !), y compris des souches hautement résistantes aux antibiotiques classiques, ouvrant véritablement une nouvelle voie".
Après vingt années de recherche
Mais la réelle avancée a été la démonstration récente que ces molécules pouvaient potentiellement guérir une infection chez un animal. "Nous avons démontré en laboratoire que deux de nos molécules injectées en intraveineuse réduisaient jusqu'à 100 fois l'infection dans le sang d'une souris atteinte de septicémie. Il faut bien comprendre que nous tenons là une découverte qui pourrait contribuer à résoudre un grave problème de santé publique", affirme le scientifique.
"Nous avons atteint un cap crucial qui valide en quelque sorte une vingtaine d'années de recherche et qui va permettre de progresser vers un essai clinique de phase 1, en vue de développer une nouvelle génération d'antibiotiques, a déclaré pour sa part Abel Garcia-Pino, cofondateur de Santero Therapeutics et professeur à l'ULB. Nous avons identifié ces derniers mois plusieurs molécules très prometteuses et nous avons démontré par deux fois, au cours de ces dernières semaines, l'action concrète, in vivo, de deux d'entre elles".
À savoir quelles sont les prochaines étapes après ces essais sur les souris, "il va falloir maintenant prolonger cette découverte vers un développement réel de médicaments, en s'assurant tant de l'efficacité que de la sécurité, nous répond Cédric Govaerts. Si tout va bien, d'ici trois ans, on pourrait commencer les essais cliniques chez l'homme, mais nous voulons également démontrer que notre approche est générale, et non pas limitée au seul pathogène du staphylocoque doré. Et qu'elle offrira un réel espoir pour une large gamme de pathogènes bactériens qui représentent aujourd'hui une véritable menace pour la santé publique".