Le phénomène interpellant des "minuscules petits repas" sur les cartes des restaurants: "On veut éviter les drames"
Aux Etats-Unis, en Angleterre et aux Emirats arabes unis, des établissements proposent aux adultes des portions réduites afin de s'adapter aux médicaments utilisés pour maigrir.
- Publié le 12-08-2025 à 17h12
- Mis à jour le 12-08-2025 à 17h22

Des burgers composés d'un steak d'à peine plus de 56 grammes (deux ounces), soit environ un quart à un tiers de sa taille habituelle, une poignée de frites (moins de 43 grammes), une petite boisson (autour de 15 centilitres) : ce n'est pas la composition d'un menu enfant de chez McDo mais bien ce qui est désormais servi à des adultes dans les quatre adresses des bars à bières Clinton Hall de New York, où l'on se réunit volontiers après le travail pour regarder le sport à la télé. C'est le New York Times qui le raconte : alors que la consommation d'Ozempic, un médicament initialement pensé pour les diabétiques mais largement utilisé comme solution miracle afin de maigrir, est désormais massive, les restaurants s'adaptent. Si le pays est connu pour ses portions habituellement maousses – sodas d'1 litre ou resservis à volonté, burgers individuels capables de nourrir trois Européens, on en passe et des meilleures –, ses bistrots proposent des portions riquiquis pour leurs clients, sous traitement, qui n'ont plus faim.
Pour 8 dollars (6,89 euros), les fanas de minceur peuvent commander un "teeny weeny mini meal", soit un "minuscule petit repas", ce qui permet non seulement au restaurateur de ne pas gâcher des tonnes de nourriture, mais aussi d'inciter les clients à venir manger chez lui au lieu de purement et simplement zapper la phase repas. "Je suis tout le temps avec quelqu'un qui prend de l'Ozempic, du Mounjaro [une autre version du médicament, ndlr] ou quelque chose de ce genre. Ils mangent une ou deux bouchées et quelques gorgées de boisson, et ils s'arrêtent", a expliqué le propriétaire de Clinton Hall, Aristotle Hatzigeorgiou, au New York Times.
Cocktails en version miniature
Avec un adulte états-unien sur huit qui a déjà pris ces médicaments pour maigrir (selon les chiffres de mai 2024, relayés par CNN), soit 15 millions de personnes, et, rappelle le quotidien américain, jusqu'à 35 % des adultes du pays qui se disent disposés à le tenter, l'enjeu est de taille pour les restaurateurs. Outre le gâchis potentiel de nourriture susmentionné, les établissements craignent d'être désertés, ou que seuls les mets les moins chers (les sides par exemple, soit les accompagnements) soient commandés. Ce qui leur poserait, à l'évidence, un gros problème économique. Alors contre mauvais appétit, les établissements font bon cœur – ou plutôt d'imagination –, pour attirer malgré tout les clients. Cela concerne tous les types d'établissements, du fast-food aux tables gastronomique, de Londres à New York. Comme l'Ozempic, Wegovy et consorts réduisent aussi l'appétence pour l'alcool, des bars se sont aussi mis à proposer des cocktails en version miniature, comme le "snaquiri", un daïquiri riquiqui.
La chaîne de télévision NBC a elle aussi constaté le phénomène. Dans l'émission matinale Today show du 23 juillet dernier, la journaliste Emilie Ikeda rapportait que des portions réduites étaient proposées dans des restaurants à travers tout le pays. "Les clients entrent et ne se cachent pas : ils nous disent "Je suis sous Ozempic, avez-vous de plus petites portions ?"" raconte dans le reportage Max Tucci, le propriétaire du restaurant italien gourmet Tucci, dans le centre de Manhattan. Il est possible de commander deux des classiques de son établissement en version petite faim : une boulette de viande à la sauce tomate au lieu de trois – ce qui revient légèrement plus cher puisque, sur le site de l'établissement, une boulette est affichée 10 dollars (un peu moins de 8,60 euros) contre 27 (soit 23,20 euros) les trois. L'arancini seul est lui affiché 12 dollars (à peu près 10 euros) au lieu de 34 (environ 29,20 euros) les trois, mais il est coiffé de caviar dans sa version miniature.
"Gaspillage inutile"
La tendance ne s'arrête pas à New York. A Londres et Dubaï, des établissements s'adaptent aussi. Selon le Khaleej Times, depuis le début du mois de juillet, The Banc Dubaï, qui propose des mets méditerranéens dans une ambiance lounge chic, offre des portions réduites de moitié de sa daurade grillée, de son poulet au barbecue, de son tartare de bœuf wagyu ou encore de ses crevettes tigrées, et cela se poursuit au dessert avec des mini baklavas ou tartes aux pommes. "Certains clients ne veulent admettre qu'ils [sont sous médicament]. Ils vont commander à foison, repousser discrètement la nourriture du bout de leur fourchette et espérer que quelqu'un d'autre la mangera. Ce qui est drôle, c'est que la moitié de la table fait probablement la même chose – donc vous vous retrouvez avec beaucoup trop de nourriture et un gaspillage inutile. Notre approche facilite pour tout le monde de manger comme ils le veulent, sans en faire un drame", explique au journal Can Topcu le cofondateur de The Banc. A Londres, le restaurant français Otto's propose, lui, un menu mini depuis le mois de mai dernier.
L'agence internationale de création VML, qui observe les tendances sociétales et de consommation, estime sur son blog que "cette vague redessine les habitudes de consommation au restaurant […]. Sur le long terme, nous nous attendons à voir les établissements accélérer leurs efforts d'innovation pour booster les montants dépensés par les clients, que ce soit à travers des ingrédients premium ou par des accords mets boissons, ou en introduisant des éléments expérientiels voire de nouveaux concepts".
"Un nouveau segment de marché"
Deux études montrent que le phénomène n'est pas à prendre à la légère. En 2024, un sondage du cabinet de conseil Morgan Stanley indiquait que 63 % des 300 personnes sous traitement, interrogées par ses soins, expliquaient dépenser moins d'argent chaque mois en dînant dehors depuis qu'elles avaient commencé à prendre le médicament. Plus récemment, c'est Bloomberg Intelligence qui a relevé que la moitié des personnes sous traitement sortaient moins fréquemment dîner au resto et commandaient moins de repas à emporter ou en livraison. "Il y a tout un nouveau segment de marché qui veut activement des plus petites portions", souligne ainsi la présidente de ReFED (une organisation antigaspillage alimentaire), Dana Gunders. "Je pense que les restaurants qui voient ça comme une opportunité et nourrissent ce segment vont avoir un avantage compétitif", avance-t-elle encore auprès du New York Times.
En outre, la chaîne de télévision NBC relève que le phénomène des "petites bouchées" ne repose pas que sur les personnes sous traitement anti-obésité. La génération Z aurait tendance, contrairement à leurs aînés, à moins manger selon le triptyque "petit-déjeuner, déjeuner, dîner", mais à consommer davantage de snacks, cinq fois par jour. Par goût ou parce que ces formats sont moins onéreux ? Le reportage ne le dit pas mais remarque que, de Panera Bread (une chaîne très connue aux Etats-Unis où l'on mange essentiellement des soupes, des salades et des sandwichs) à McDo, les snacks sont largement de retour.