Vaccin AstraZeneca: ce que l'on sait sur le nouveau syndrome ou complication post-vaccinale
Le vaccin AstraZeneca est-il, oui ou non, lié à la formation - extrêmement rare - de caillots sanguins chez les personnes vaccinées, et plus particulièrement chez des femmes de moins de 60 ans? C'est la question à laquelle devait répondre, ce mercredi après-midi, l'Agence européenne du médicament (EMA).

- Publié le 07-04-2021 à 15h11
- Mis à jour le 07-04-2021 à 23h32

Avec le Dr Nicolas Dauby, spécialiste des maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre, et spécialiste post doctorant FRS-FNRS (ULB), nous avons tenté de comprendre les mécanismes de ce nouveau syndrome, en l'état actuel des connaissances.
De façon générale, sur base des cas décrits jusqu'ici, que peut-on dire du risque potentiel de thrombose lié au vaccin AstraZeneca contre le Covid?
Avant tout, il faut souligner qu'il n'y a pas de risque plus élevé de tout phénomène thrombotique (thrombose veineuse, embolie pulmonaire…), comme ce qui était suspecté au début. Ce n'est en effet pas du tout le cas.
Alors, quelle est l'explication qui semble émerger à ce stade?
Il s'agirait plutôt d'un nouveau syndrome ou d'une nouvelle complication post-vaccinale qui consiste en une thrombose des veines du cerveau (appelées sinus) associée à une diminution des plaquettes dans le sang. Des chercheurs allemands ont fait une analogie avec un autre syndrome qui n'est pas classiquement décrit dans le cadre de la vaccination, en l'occurrence la thrombocytopénie, laquelle consiste en un faible nombre de plaquettes induit par l'héparine, un médicament utilisé pour prévenir une thrombose veineuse profonde. On pourrait parler d'une réaction allergique, auto-immune avec apparition d'anticorps. Les sujets qui ont développé ce syndrome - thrombose et plaquettes basses - ont des caractéristiques biologiques qui ressemblent à cette allergie à l'héparine. L'équipe allemande a d'ailleurs utilisé un nouvel acronyme pour désigner ce nouveau syndrome extrêmement rare qui semble associé au vaccin AstraZeneca, à savoir le VIPIT (Vaccine-Induced Prothrombotic Immune Thrombocytopenia). A ce stade, on pense donc que le mécanisme de diminution des plaquettes est lié à la réaction immunitaire de la personne. On a en effet découvert chez ces sujets vaccinés et présentant une thrombose veineuse cérébrale des auto-anticorps semblables à ceux décrits chez les patients sous héparine, alors que ceux-ci n'en ont pas pris. Tout cela est encore très préliminaire et au stade du pre-print, mais on commence à avoir des indices de l'existence d'un nouveau syndrome causé par ce vaccin AstraZeneca.
Existe-t-il pour les autres vaccins des indices de ce type?
A ma connaissance, non, il n'y a rien de rapporté. Or, il faut savoir que la vaccino-vigilance est extrêmement pointue et accrue vis-à-vis de ces nouveaux vaccins contre le Covid parce que l'on n'a pas ici le recul classique. Cette vaccino-vigilance accrue en Europe mais aussi aux Etats-Unis, où l'on a utilisé jusqu'ici majoritairement des vaccins à ARN messager (Pfizer et Moderna), n'a pas permis d'identifier jusqu'à présent des problèmes éventuels suite à la vaccination. Cela suggère que ce syndrome n'est pas associé aux vaccins à ARN messager.
Qu'est-ce qui pourrait alors expliquer cette "réaction allergique"?
A vrai dire, on ne sait pas encore très bien. Est-ce le vecteur à adénovirus qui est en cause? Est-ce lié à l'antigène qui est induit par le vaccin, sachant que le vaccin AstraZeneca tout comme les vaccins à ARN messager va cibler la même protéine Spike mais qu'il ne s'agit pas exactement de la même partie qui est visée? Est-ce en lien avec la réponse immunitaire induite par le vaccin? Est-ce lié à un élément qui entre dans la composition du vaccin? Ou, comme le suggèrent certains, à la technique de l'injection? On ne peut pas le dire, à l'heure actuelle.
Cette réaction pourrait-elle être le signe annonciateur d'autres problèmes induits à terme par ce vaccin?
On ne peut exclure d'autres effets indésirables sur le long terme. Néanmoins, on a déjà du recul avec ce type de vaccin car la technique sous-jacente au vaccin AstraZeneca (plateforme ChadOx de l'Université d'Oxford) existait déjà avant le Covid-19 et avait déjà été expérimentée chez l'Homme pour d'autres infections (MERS, Tuberculose, Zika..) même si c'était sur un nombre limité de sujets. Quoi qu'il en soit, après la mise sur le marché, il y a toujours la vaccino-vigilance accrue de manière indépendante. Dès que l'on observe quelque chose d'anormal, c'est rapporté. Rappelons que l'EMA donne une autorisation de mise sur le marché conditionnelle (Conditional marketing autorisation), ce qui signifie que, si à un moment donné, la balance bénéfices/risques devient défavorable, le vaccin se verra retirer l'autorisation et donc sera retiré du marché.
Mais en attendant, il aura été administré à des millions de personnes…
Oui et il a clairement déjà sauvé des milliers de vie et prévenu des milliers d'hospitalisations et complications liées au Covid-19, qui, rappelons-le, est associé à un risque important de toute thrombose puisqu'il concerne environ 20 % des patients hospitalisés. Et donc, à part ce risque extrêmement rare de thrombose potentiellement lié au vaccin AstraZeneca, il n'y a aucun effet indésirable notoire identifié pour le moment sur des millions de doses administrées.
Pourquoi ce nouveau syndrome est-il davantage observé chez des femmes de moins de 60 ans?
Ici encore, il n'y a pas non plus d'explication claire. Peut-être est-ce lié à une réponse immune différente. Le mécanisme reste à élucider. Il est trop tôt pour se prononcer.
Que sait-on de la prévalence de ce syndrome?
Une chose est certaine, il reste extrêmement rare. Selon les pays et les études, on parle d'un cas sur 100 000 ou un sur 1 million de personnes vaccinées.
Que pensez-vous dès lors des décisions de certains pays de suspendre son administration ou la réserver à certains groupes d'âge?
Le défi, ici, est de garder la confiance vis-à-vis des vaccins. Et donc, proposer un vaccin qui aurait des effets même extrêmement rares pourrait entraîner une perte de confiance et d'adhésion de la population vis-à-vis de la vaccination. Il faut donc toujours faire la balance bénéfices/risques. Dès lors, si on réserve ce vaccin à des personnes de plus de 60 ans chez lesquelles le risque de thrombose est encore plus exceptionnel, voire inexistant , tandis que le risque de mourir du Covid est 1000 à 100000 fois plus élevé, cela reste acceptable, selon moi.
La décision d'AstraZeneca d'arrêter les essais chez les enfants est-elle sage, logique, attendue?
Jusqu'à ce que l'on en sache un peu plus sur les mécanismes, il semble en effet raisonnable de mettre ces essais en suspens, d'autant plus que ce syndrome paraît avoir un lien avec l'âge. Les chercheurs tentent à présent de déterminer quelles sont les personnes à risque.
Y a-t-il des raisons d'être optimiste par rapport à ce vaccin?
Oui, dans la mesure où les collègues allemands ont caractérisé le syndrome. De ce fait, les médecins cliniciens sont beaucoup plus vigilants. Ils peuvent à présent bien plus rapidement identifier la complication, la diagnostiquer et la traiter. Il existe d'ailleurs maintenant des protocoles de prise en charge thérapeutique pour ce nouveau syndrome. On sait donc à présent comment appréhender ces complications et ainsi réduire la mortalité.