"Il y a encore plein de Russes qui pensent que le VIH n'existe pas dans notre pays"
L'histoire n'a pas fait la Une des médias russes tant elle est courante en Russie. Le 2 avril dernier, la police d'Irkoutsk (5 000 km à l'Est de Moscou) a lancé une enquête suite à la mort d'un enfant de 4 mois. Contaminée par le VIH, sa mère de 28 ans est accusée d'avoir laissé mourir son bébé né avec le virus, fin février. La cause de ce décès : ces parents de trois enfants ont refusé de soigner leur enfant, ils ne croient ni au VIH, ni au Sida.
- Publié le 09-04-2018 à 13h37
- Mis à jour le 09-04-2018 à 17h50

L'histoire n'a pas fait la Une des médias russes tant elle est courante en Russie. Le 2 avril dernier, la police d'Irkoutsk (5 000 km à l'Est de Moscou) a lancé une enquête suite à la mort d'un enfant de 4 mois. Contaminée par le VIH, sa mère de 28 ans est accusée d'avoir laissé mourir son bébé né avec le virus, fin février. La cause de ce décès : ces parents de trois enfants ont refusé de soigner leur enfant, ils ne croient ni au VIH, ni au Sida. Une situation qui révolte Boris, 30 ans. Activiste en faveur des droits des LGBT (NdlR: lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) à Saint-Pétersbourg, il milite dans plusieurs associations destinées à informer les personnes contaminées. Il y a quelques années, cet ancien journaliste d'un média national russe s'est fait remercier après avoir rendu sa séropositivité publique. "Il y a encore plein de Russes qui pensent que le VIH n'existe pas dans notre pays. Tout est un problème de communication, et autant dire que l'État ne cherche pas vraiment à faire évoluer les choses" assure-t-il.
Le virus a fait son apparition en Russie dans la fin des années 1980, durant la perestroïka. Il est entré par le sud du pays, par trois régions et villes aujourd'hui encore identifiées comme particulièrement concernées par l'épidémie. Irkoutsk, Kemerovo et Iekaterinbourg, des villes situées sur les circuits de drogue et notamment d'héroïne, venues du Kazakhstan et de Mongolie. Au cœur de l'épidémie, les populations à risque dont les consommateurs de drogue
En 2018, entre 1,2 million et 1,5 million de Russes sont contaminés par le VIH. Il n'y a plus une seule catégorie sociale qui ne soit concernée par ce virus et le nombre d'hétérosexuels touchés ne cesse d'augmenter. Une ampleur que le gouvernement russe semble peiner à prendre en compte malgré les injonctions de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'ONUSIDA. "On ne peut pas dire que le gouvernement ne fasse rien, il existe des centres destinés au traitement du virus dans toutes les régions de Russie, ils sont plus ou moins efficaces selon les villes. Dans les années 2000, les moyens actuels auraient peut-être permis de limiter la propagation. Mais dans la situation actuelle il faudrait au moins cinq fois plus de moyens pour ne serait-ce que ralentir la propagation du virus" explique Boris.
Propagande homosexuelle
"Aujourd'hui, la communication sur le sujet n'est possible que par Internet car les médias nationaux n'en parlent pas ou de façon erronée et le sujet est tabou pour les politiciens", estime Elena du fonds Centre-Sida. Installé dans les locaux d'un incubateur d'entreprise de l'est de Moscou, ce centre totalement indépendant de l'État accueille, conseille et apporte un soutien psychologique aux moscovites touchés par le VIH. Sur la porte, rien n'indique l'objet du lieu, "nous nous devons d'être discrets, nous sommes seulement tolérés ici", prévient la bénévole du fonds.
Car depuis quelques années, une loi instaurée par un député ouvertement homophobe de Saint-Pétersbourg, Vitaly Milonov, permet d'accuser de "propagande homosexuelle" toute publication liée aux LGBT. "Nous avons apposé un logo qui indique que notre site est interdit aux moins de 18 ans pour ne pas être accusés de faire de la propagande homosexuelle auprès des mineurs mais nous pesons toutes nos publications. Certains souhaiteraient voir notre fonds disparaître", estime-t-elle.
Côté gouvernemental, le site Internet de l'État est fourni de photos de célébrités russes posant avec un panneau "non au sida". D'autres pages sont agrémentées de conseils, "le site est bien fait mais tout est strictement médical, nous sommes les seuls à apporter de l'aide".
L'Église et l'État
Le Sida demeure un tabou dans la société russe d'aujourd'hui. Les politiciens et religieux empêchent tous changements de perception de l'épidémie. Des hommes politiques russes ont à plusieurs reprises accusé les Etats-Unis d'inventer la présence de cette épidémie sur le territoire russe ou encore interdit de parler contraception à l'école.
"Je suis croyant et il faut savoir que la position officielle de l'église orthodoxe russe va dans notre sens, elle considère que dieu aime tout le monde, que l'on soit contaminé ou non", explique l'activiste de Saint-Pétersbourg. "Mais dans les faits, l'Eglise permet certaines déclarations publiques de prêtres qui nient la présence du virus ou qui appellent à ne pas utiliser de contraception. La société russe est de plus en plus conservatrice; la conception des cours d'éducation sexuelle à l'école est souvent influencée par la religion. Quant à la politique, le problème concerne l'ensemble du système de santé russe, le budget de l'armée représente une partie gigantesque du budget national, la santé et le social semblent bien loin d'être une priorité pour nos élus", regrette Boris.
