"Un mec attrape le balai dans mon chariot. Je cours derrière lui puis je remarque qu'il est complètement ouvert au ventre"
Rencontre avec une équipe de balayeurs de Cureghem : des rires, des frayeurs et du dévouement.

- Publié le 06-12-2023 à 11h43

On retrouve l'équipe au dépôt communal du service Propreté, chaussée de Mons. Les sirènes des pompiers installés juste a côté étouffent les discussions autour d'une clope avant le service. Tous dans le van pour partir au petit dépôt de Cureghem. Les combis fluo sont déjà enfilées. On attrape son chariot et c'est parti. Mission de la matinée pour Moussa, Daniel et Olivier : le nord de la rue de la Clinique entre Clemenceau et l'église. "Regardez, ici, ça, c'est juste pour la place Clemenceau, juste ce matin, nous dit Daniel en nous montrant plusieurs dizaines de sacs orange floqués 1070. Un camion va venir les chercher."

Cureghem ce n'est pas une promenade de santé pour ces travailleurs du service propreté de la commune. "Nous, on fait 20 – 30 sacs en moyenne. Parfois on monte à trois rouleaux (60 sacs). Dans d'autres secteurs, ça peut être plus calme, parfois seulement 2 sacs par agents pour une tournée." Une petite prime serait bienvenue.
Orange mécanique
Au rythme des coups de balai, du cliquetis des pinces et en esquivant les trottinettes mal garées : les agents se confient. "8 fois sur 10, quand on fait juste une remarque à quelqu'un qui jette quelque chose juste devant nous, on se fait insulter." "Ça dépend fort des secteurs, reprend Olivier, moi, vers Ropsy Chaudron ça se passe plutôt bien et on reçoit un bon accueil." Le sourire aux lèvres ils nous racontent leurs anecdotes qui font parfois froid dans le dos : "un jour je suis tombé nez à nez avec un mec armé d'un sabre de samouraï." Moussa, lui, s'est déjà fait agresser et a déjà couru après des voleurs d'Iphone. "Moi, une fois, un mec a attrapé le balai dans mon chariot. Je lui cours après pour lui arracher des mains. Je regarde le manche : il était plein de sang. Je regarde si je ne suis pas blessé puis je remarque que c'est le mec qui était complètement ouvert au ventre. Il venait de se battre avec un gars au couteau." Olivier, lui, s'est déjà retrouvé "au milieu d'une bagarre rangée à 10 contre 10 rue Jorez. Un mec a même fini en plein dans mon chariot. Moi je me suis vite écarté."

En dehors des feuilles, des nombreuses bonbonnes de protoxyde d'azote qui envahissent le sol depuis deux ans et autres canettes et cartons, l'équipe fait parfois des trouvailles plus… inattendues. "On a déjà trouvé des armes. Dans un tas de feuilles on sent quelque chose de dur : on tombe sur un petit pistolet, chargé avec des balles et tout. Il pleuvait ce jour-là, mais l'arme était sèche. Elle venait d'être balancée là. On a aussi trouvé un fusil à lunette une fois." Olivier, lui, a déjà eu un bac de bières : "c'était en fait des cocktails molotov, tous prêts à l'emploi."
La famille des voiries
"On n'a pas peur de venir au travail et tant qu'il y a aura des gens qui veulent des rues propres on sera utiles. C'est juste que parfois, on doit redescendre après des évènements comme ça." L'équipe de Cureghem a trouvé sa parade : la bonne ambiance. "On vient une heure plus tôt au boulot pour prendre notre café, se retrouver, se chambrer gentiment, juste garder une bonne ambiance. Même les jours de congé parfois pour voir les collègues. On passe plus de temps ici qu'avec notre famille au final, donc on a recréé une famille ici. Ça donne du courage. Et quand il y en a un qui va moins bien, on se serre les coudes."

Reste que malgré leur travail quotidien, Cureghem souffre toujours de cette réputation de quartier sale. "Parfois, on fait une rue, on avance de dix mètres, on se retourne et quelqu'un vient de jeter quelque chose dans notre dos. On m'a déjà balancé des sacs depuis une fenêtre. Souvent, il ne faut pas plus de 15 minutes pour qu'un endroit où on vient de passer soit dégueulasse."


Chacun y va de sa théorie pour améliorer la situation. Le changement des calendriers de collectes par la région est souvent pointé du doigt mais les problèmes existaient déjà avant. "On avait un projet de conteneurs place du Conseil. La Commune était ok mais la région a dit non. À Cureghem, les gens n'ont pas les moyens de garder leurs poubelles trop de jours, ni de mettre 4 poubelles de tri chez eux. On a beau faire de la communication ça ne change pas. Tant que les gens ne géreront pas leur déchet comme ils le doivent ça restera sale même si on continue de passer tous les jours."
Face aux "clandestins"
Frigo, meubles, vielle télé, ils en retrouvent quotidiennement. Et les moyens ne suivent pas toujours. Sept nouveaux camions doivent bientôt arriver nous explique la direction "mais 10 ne passeront plus le contrôle technique. Ça fait parfois deux ans qu'on attend des véhicules. Et pour les clandestins (dépôts clandestins), on a deux agents dédiés pour les enlever par secteur." La fréquence des mini recyparks sera toutefois doublée en 2024 et un agent surveille les points chauds des dépôts clandestins grâce à 20 caméras sur tout Anderlecht.


Le service a été renforcé en début de mandature "mais avec beaucoup d'articles 60 (emploi d'insertion) sur lesquels nous n'avons pas d'ascendant hiérarchique, déplore Hubert le chef de l'équipe. Et certains s'agacent aussi d'un manque de reconnaissance. "On devait me faire monter d'un niveau, la décision est passée en 2019 et toujours rien. Ça va me pénaliser pour ma retraite après tout ce qu'on fait ici. C'est clairement pas motivant. Même une simple médaille du travail… on ne les a plus." Olivier, pour sa part, malgré la difficulté du job, compte bien rester. "J'aime travailler en extérieur, au contact des gens c'est stimulant. Et ce travail nous occupe beaucoup. Sans ça, je m'ennuierais. Puis quand mes gosses me voient en combi orange, ils ont des étoiles dans les yeux et ça c'est beau."


Pour se donner une idée du véritable travail de Sisyphe que ces agents accomplissent, lors du renforcement du service pendant les trois mois cet été pour Cureghem, 582 tonnes ont été ramassées en rue "sur 16 rues…" et en dehors des déchets ménagers dans les sacs classiques.
Pour beaucoup, la répression devrait être plus sévère. 20 nouveaux agents ont été assermentés la semaine passée pour pouvoir dresser des sanctions administratives. Depuis début 2023, 454 sanctions administratives communales ont été dressées à Anderlecht pour des problèmes de propreté.
La commune, pour sa part, vient de lancer une campagne pour sensibiliser la population au travail réalisé par les tentes agents de Cureghem et les 260 sur toute la commune. "On voulait le mettre en lumière. Que tout le monde comprenne que la situation n'est pas due à un manque de travail," conclut l'échevin compétent Allan Neuzy (Ecolo). Leur chef de service nous explique tout de même qu'à chaque réunion avec les Anderlechtois, "on entend des : chapeau pour les hommes en orange."