à bâtons rompus

C'est toutes petites que Nathalie Hupin (Binchoise brune) et Christel Deliège (Binchoise blonde) ont été plongées dans le "bain carnavalesque". Las, il leur manquait quelques attributs pour communier pleinement lors de cette grand-messe, populaire certes, mais résolument machiste.

Née un Mercredi des Cendres, voisine de la famille Brulez (célèbres tamboureurs locaux) dans son enfance, Nathalie a longtemps connu des réveils rythmés par les tambours. N'étant pas "femme de gille", elle a compensé en "mitraillant" les gilles le Mardi gras matin, plus exactement quand ils arborent le masque de cire. "Cet anonymat m'a toujours fasciné. Avec lui s'abolissent les classes sociales, il n'y a plus de beaux, plus de laids, il n'y a plus que des gilles en communion."

Pendant quinze années, elle a saisi ces instants sur pellicule (pendant quatorze ans en argentique noir et blanc et en 2007 en numérique couleur) pour le restituer dans un livre, "Carnaval de Binche, fête d'hommes, regard de femmes", dont elle est l'initiatrice. "Au départ, mon intention était de publier un recueil de cartes postales 'pré-découpables'. Mais, aux Editions Racine, ils ont le concept du livre bien... enraciné. L'idée que l'on puisse découper un livre leur était totalement incongrue."

Pour se lancer dans la rédaction d'un bouquin, Nathalie avait besoin d'une caution scientifique, ce qu'elle a trouvé auprès de Christel Deliège, anthropologue de formation(*), fraîchement émoulue directrice du Musée du Carnaval et du Masque. "Je n'ai pas eu besoin de formuler ma demande, Christel l'a anticipée."

Feu, partez ! A Nathalie les photos (où elle use - abuse ? - des techniques diverses telles que la colorisation ou photoshop) et les légendes - fruit de son "ressenti" carnavalesque -; à Christel le texte "sérieux", mais pas rébarbatif, agrémenté de quelques citations patoisantes d'illustres binchois tels que Charles Deliège, Samuël Glotz ou Adelson Garin, le seul à évoquer le carnaval au féminin.

Femme de gille, mode d'emploi

Encore admise petite fille à devancer (certainement pas à s'y mêler !) les sociétés le Dimanche gras, Christel Deliège a dû déchanter à l'âge de onze ans : "La fin de "mon" carnaval coïncidait avec le passage de l'enfance à l'adolescence. Pour traumatisante qu'elle fut, cette exclusion me permit, contre toute attente, de trouver une certaine fierté dans la fonction "subalterne"qui m'était alors imposée : le rôle de "femme de gille"."

"Femme de gille", nous y sommes ! Ce terme générique inclut les épouses, mères et filles de gilles qui se plient en quatre (habillage, servir le champagne, acheminer le masque de cire, porter les oranges, accueillir les invités et ceux qui s'invitent...) pour satisfaire les moindres caprices du "roi carnaval". Le tout, avec le sourire. Un rôle ingrat ? "Vu de l'extérieur et présenté comme cela, oui forcément. Mais Binche est une enclave exotique où les femmes sont fières de servir un homme pendant trois jours. On pourrait aussi se demander si, finalement, l'homme ne serait pas le faire-valoir d'une femme qui exhibe "son" gille, trouvant ainsi un sens à sa quête."

Waouh ! Les Binchoises seraient donc encore plus tordues que les autres ? Plus sérieusement, Christel Deliège étaie : "Il arrive fréquemment que l'homme décrète de faire l'impasse sur le carnaval faute de moyens financiers. Là, contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est souvent la femme qui impose à son mari de faire le gille. Pour elle, c'est une question de fierté sociale. Connaissez-vous un autre lieu où les femmes sont contentes d'investir deux mille euros, parfois davantage, dans de l'immatériel qui ne soit pas des vacances ?"

Agence matrimoniale

Pour le Binchois mâle, la difficulté est donc d'épouser cette "perle rare" qu'est la Binchoise pure souche. "Ce n'est pas pour rien qu'il y a plus d'unions endogames à Binche qu'ailleurs."

Il n'y a pas meilleur accélérateur de sentiments que le carnaval : "Les soumonces et le carnaval font office d'agence matrimoniale. Le carnaval est le lieu où les conflits s'aplanissent ou se révèlent. Après un carnaval, soit on se marie... soit on divorce. Le carnaval donne un sens à l'identité et comme les gens sont en quête d'identité..."

D'après Christel (qui a décidément de la suite dans les idées), on pourrait encore pousser plus loin la symbolique carnavalesque, y voir dans son cycle, une représentation de l'acte sexuel... le ramon, les confettis, etc. Mais, nous préférons laisser cela à la sagacité de chacun et nous en tenir au livre de nos duettistes de charme. Un beau livre qui n'apprendra pas grand-chose aux Binchois (il n'a d'ailleurs pas été conçu pour eux), mais qu'ils se feront un plaisir de glisser sous le sapin, un peu comme on rapporterait un pavé de la Grand-Place à la maison.

Carnaval de Binche, fête d'hommes, regard de femme; éd. Racine; 29,95 euros; en vente dans les bonnes librairies et au Musée International du Carnaval et du Masque.

(*) Auteur d'un mémoire de fin d'études sur l'implication de la femme dans la tradition carnavalesque, Christel Deliège a contribué à la reconnaissance du carnaval de Binche comme patrimoine oral et immatériel de l'Humanité par l'Unesco, en 2003.