"Vouloir interdire le redoublement des élèves est un combat idéologique, non scientifique"

- Publié le 28-06-2018 à 07h56
- Mis à jour le 28-06-2018 à 08h07

C'est devenu un postulat, un axiome presque chez les chercheurs et experts en éducation : faire doubler un élève est une chose mauvaise. Et si, sur le terrain, les profs font de la résistance et défendent le redoublement, c'est parce qu'ils verraient en lui une solution de facilité, l'occasion de trier les élèves, d'homogénéiser leurs classes ou de faire planer la menace de l'échec pour asseoir leur autorité. Est-on cependant si certain qu'il faille irrémédiablement condamner le redoublement ? D'où vient cette idée ? Est-elle fondée ? Et si, au contraire, les profs avaient raison ?
Longtemps sceptique face au redoublement, Hugues Draelants, chercheur au Girsef, le Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l'éducation et la formation (UCL), a relu de manière critique la littérature scientifique qui a été utilisée pour imposer l'idée de l'inefficacité pédagogique du redoublement. Et il vient de publier ce 26 juin dans les "Cahiers du Girsef" une étude surprenante (disponible in extenso sur le site du Girsef ).
Rien ne permet de prouver que le redoublement est aussi mauvais qu'on l'affirme, y écrit-il. Rien ne permet de dire que le passage obligatoire d'une classe à l'autre soit meilleur. Plus encore : " Les résultats des recherches plus récentes qui utilisent des méthodologies beaucoup plus sophistiquées montrent que les études antérieures ont sous-estimé les effets positifs du redoublement ."
1. Les études relatives au redoublement manquent souvent de rigueur
Hugues Draelants, en remontant les recherches faites sur la question, découvre que " les conclusions qui aboutissent à la dénonciation pédagogique du redoublement sont fondées sur des études méthodologiquement fragiles ". Le chercheur pointe dans ces recherches des comparaisons inopportunes entre systèmes scolaires, la faible prise en compte des contextes, ou des conclusions trop hâtives sur le fait que le redoublement serait la cause des difficultés psychologiques ou scolaires que l'élève rencontrerait plus tard. Il évoque aussi des synthèses, " qui tendent à occulter les débats au sein de la communauté scientifique sur les effets du redoublement ". Il relève enfin que les études plus récentes et plus rigoureuses " sont nettement plus favorables au redoublement ", même s'il est encore " impossible de départager de manière incontestable le redoublement et le passage automatique de classe ".
2. Le redoublement a été conspué par idéologie
Pourquoi, dès lors, la condamnation du redoublement s'est-elle imposée ? " Je pense que si l'idée s'est si bien répandue, c'est notamment parce qu'elle correspond à une vision idéologique de l'école, commente Hugues Draelants . Beaucoup de chercheurs sont opposés à l'idée de l'école qui trie, sépare et sélectionne les élèves. Or, le redoublement est associé à cette idée et à la notion de méritocratie. Il est même un symbole. C'est donc pour des raisons plus idéologiques que fondées scientifiquement que la condamnation du redoublement s'est facilement imposée. Aujourd'hui, il faut accepter l'idée que si l'on condamne ou que si l'on encourage le redoublement, on le fait en raison de choix philosophiques et politiques, plutôt qu'à partir de constats scientifiques. S'opposer au redoublement, c'est favoriser la vision d'une école qui ne veut pas trier. Promouvoir le redoublement, c'est se rattacher à une logique méritocratique. "
3. Le Pacte d'excellence a-t-il tout faux ?
Chez nous, cette logique méritocratique, et cette vision de l'école qui doit trier, a été mise entre parenthèses. En tout cas jusqu'à la fin de la deuxième secondaire. Pour preuve : le CEB n'entend pas sélectionner les élèves, mais vérifier qu'ils maîtrisent les prérequis minimaux. Pour preuve également : on ne peut plus doubler entre la première et la deuxième secondaire. De même, le Pacte d'excellence, en voulant réduire le redoublement et en allongeant le tronc commun s'inscrit dans la même logique.
Est-ce à dire que ce Pacte a tout faux ? Non. Car en matière de redoublement, la réforme est plus prudente qu'elle n'en a l'air. Le Pacte ne souhaite pas proscrire le redoublement, mais limiter son recours, la Communauté française étant en effet une des régions d'Europe qui fait le plus doubler ses élèves. De même, si le Pacte préfère raréfier ce recours au redoublement, il entend accompagner cette évolution d'une augmentation des moyens dédiés à la remédiation et à l'accompagnement personnalisé. " La ministre de l'Education Marie-Martine Schyns, contrairement à certains de ses prédécesseurs qui souhaitaient réduire le nombre de redoublements pour engendrer des bénéfices budgétaires, semble consciente qu'une telle évolution impose des investissements dans la remédiation."
" Contrairement à ce que beaucoup croient ", la question des méfaits ou bienfaits du redoublement n'est donc pas réglée, conclut Hugues Draelants. " Et les profs ont de bonnes raisons de penser qu'il peut être efficace, sur le court terme notamment. Mais je ne veux pas dire à travers cette étude qu'il faut absolument favoriser le redoublement. S'il peut être bénéfique dans certains cas, il faudrait voir quand et comment. Il peut y avoir des redoublements utiles comme des redoublements néfastes. Et certains pays fonctionnent sans recourir à lui. Je plaide donc pour que les chercheurs fassent preuve de davantage de prudence, et que l'on poursuive les recherches. Il faut aussi sortir du débat pour ou contre, en gardant en tête que s'ils peuvent être dans certaines conditions des modes d'action pertinents, ni le redoublement ni la promotion automatique ne sont des solutions optimales au vrai problème de l'échec scolaire. "
