"Mes collègues entraient ici comme dans un Delhaize. Moi, je ressentais de la crainte, j'étais intimidée"
Le Sénat, plus qu'aucun autre lieu, a marqué Zakia Khattabi (Ecolo) au fer rouge. Pour le meilleur et pour le pire.

- Publié le 26-12-2025 à 06h33

Le lieu, érigé en 1831 au cœur du palais de la Nation, conserve toute la solennité que lui confère son décorum. Et pourtant, le Sénat est bien loin de ses heures de gloire. Le rôle de cette assemblée, créé comme contrepoids conservateur à la Chambre des représentants, a connu bien des évolutions,
Aujourd'hui, il n'est plus mentionné que lorsqu'on évoque sa disparition programmée. C'est cet endroit que Zakia Khattabi (Écolo) a choisi pour évoquer un lieu qui lui tient à cœur, et qui a marqué son parcours politique. "Les premières fois que j'ai pénétré dans l'assemblée, je ressentais une sorte de crainte. J'étais intimidée par le prestige du Sénat, ses dorures, ses fauteuils rouges, alors que mes collègues y entraient comme dans un Delhaize, pointe l'ancienne coprésidente d'Ecolo.
Lorsque Zakia Khattabi (Ecolo) est désignée sénatrice, en 2009, l'assemblée n'a pas encore été vidée de sa substance politique par la sixième réforme de l'État. "J'ai été élevée dans un respect presque sacré des institutions qui, pourtant, étaient très éloignées de nous. Quand je me montrais critique envers ces institutions, mes parents pouvaient me reprendre, se remémore Zakia Khattabi. "Sur le fond, je peux interroger ces institutions et me montrer critique. Mais je reste de cette vieille école qui garde un profond respect des institutions, qui sont davantage garantes de la démocratie et de l'État de droit que ne le sont les politiques."
Pour la jeune bruxelloise qui se lançait alors à peine en politique, s'asseoir dans cette salle, au cœur du Palais de la Nation (le bâtiment qui abrite la Chambre des représentants et le Sénat), constituait une forme d'accomplissement. Elle y a vécu des moments historiques, comme la signature de l'abdication du roi Albert II. Petit à petit, celle qui deviendra ministre fédéral du Climat s'y est épanouie dans des débats de fond. Elle s'y est sentie à sa place.
"Quand je regarde en arrière, c'est à eux que je pense d'abord. Pour eux, siéger au Sénat ou à la Chambre, ça voulait dire quelque chose."
"Mon rapport au Sénat m'évoque une expression arabe : Dar baba. Cela signifie la maison du père. On utilise cette expression quand on pénètre dans un endroit très familier. L'enjeu pour moi était de démystifier et désacraliser ces institutions. Dire cela n'est pas du tout un manque de respect. C'est justement une manière de m'identifier à ces institutions, de m'y sentir chez moi. C'est ce que je ressens aujourd'hui quand j'arrive ici : une sécurité profonde. Alors que cet endroit, au début, m'intimidait. J'y vois un hommage au parcours de mes parents et à ce qu'ils ont fait pour nous. Quand je regarde en arrière, c'est à eux que je pense d'abord. Pour eux, siéger au Sénat ou à la Chambre, ça voulait dire quelque chose."
En 2009, le Sénat est présidé par Sabine de Bethune (CD & V). Zakia Khattabi y fait la connaissance de personnalité comme Christine Defraigne, qu'elle dit avoir "beaucoup apprécié", ou d'Alain Courtois (MR).
"Alain Courtois m'appelait Madame droits de l'homme"
"Quand il y avait un débat, Alain Courtois se tournait vers moi et disait : "Est-ce que Madame droits de l'homme a quelque chose à ajouter ? Nous n'étions pas d'accord sur tout, mais il m'a dit qu'il respectait mon travail", glisse-t-elle. "Il y avait aussi les socialistes Ahmed Laaouej, Philippe Moureaux, mais aussi Bart De Wever, qu'on voyait peu car il ne venait que trois minutes avant de voter."
C'est dans cette assemblée vénérable que Zakia Khattabi, qui deviendra ensuite coprésidente d'Ecolo, découvre les joutes politiques et les codes du milieu politique. "En commission Justice, les discussions étaient parfois très tendues. Moi, je mettais toutes mes tripes sur la table. Et à la fin, j'étais très surprise quand certains me disaient : 'On va boire un café ?' C'était inimaginable pour moi après un débat si tendu ! J'étais toute jeune… Ma vision a changé depuis. Sénatrice, cela a été mon mandat préféré."
La suppression du Sénat, programmée par l'Arizona, ne l'enchante pas. "Je n'étais pas de ceux qui défendaient sa suppression, même au sein d'Écolo. Je regrette, de ce point de vue, l'évolution de notre position. Si la Belgique devait aller vers un fédéralisme encore plus poussé, une instance où des représentants des différentes entités se réunissent et se parlent sera d'autant plus nécessaire".
Les larmes de Zakia Khattabi : "5 ans après, je ne m'en remets pas…"
Plus tard, le Sénat jouera un autre rôle, tout aussi central et personnel, dans la trajectoire de Zakia Khattabi.
L'écologiste évoque spontanément l'épisode du rejet de sa candidature à la cour constitutionnelle. Elle dit en avoir tiré des enseignements. "Cela a été un game changer dans ma façon d'appréhender les choses. J'en ai tiré des leçons en essayant de comprendre ce qui, dans mon fonctionnement, a pu mener au rejet de ma candidature."
À l'époque, Zakia Khattabi a été, par exemple, surprise par les appréciations que certains de ces collègues formulaient à son égard. "Je ne suis pas mère Thérésa, mais les intentions qu'on me prêtait m'ont halluciné. Je pense à un épisode en particulier. J'ai appris que Brigitte Grouwels (CD&V, alors sénatrice) m'en voulait beaucoup à cause d'un "bon mot" que j'avais lâché au cours d'une interview. Cela l'avait beaucoup blessée. J'ai décidé que ça, je ne le ferais plus jamais. Depuis, même si je reste très solitaire, je travaille plus sur les relations interpersonnelles."
Les années ont passé, mais ces évènements de 2019 ont marqué la Bruxelloise au fer rouge. Alors qu'elle évoque ses souvenirs, l'armure se fend. "Cela reste un jalon. Et cela m'émeut d'ailleurs d'en parler…". Zakia Khattabi se tait. Ses yeux s'embuent. Les larmes coulent. Puis elle reprend le fil de son discours, la voix tremblante. "Ce qui m'émeut, ce n'est pas de ne pas avoir été désignée. C'est la violence. 5 ans après, je ne m'en remets pas… (Silence). Je me suis dit que je ne laisserai jamais quelqu'un traverser, comme moi, de telles épreuves seules".
Elle évoque la médiatisation à outrance de la séquence, les plateaux télé du dimanche consacrés à l'affaire, mais aussi la campagne 'Stop Khattabi'. "La N-VA aurait pu ne pas me soutenir, sans pour autant mener cette campagne infamante digne de l'extrême droite. C'était gratuit comme violence."
Elle ajoute que "ceux qui ont le plus milité contre (sa) candidature sont ceux qui mettent aujourd'hui le plus à mal l'État de droit. Il y a un lien." La plaie est peut-être refermée. Mais la cicatrice reste visible. "Siéger à la Cour constitutionnelle, dans mon parcours, c'était un symbole qui avait plus de valeur que d'être ministre ou présidente de parti. Mais à la fin, j'ai constaté que non, finalement, il restait des espaces qui ne m'étaient pas ouverts".