Zakia Khattabi (Écolo) : "La Vivaldi, c'était la galère. C'était comme si, tous les jours, on renégociait l'accord de majorité…"
Ministre fédérale de l'Environnement et du Climat, ancienne coprésidente d'Écolo de 2015 à 2019, Zakia Khattabi analyse les raisons de la défaite de sa formation politique aux élections du 9 juin. Elle revient également sur les quatre années difficiles qu'elle vient de vivre au sein du gouvernement De Croo.


- Publié le 29-06-2024 à 11h07
- Mis à jour le 29-06-2024 à 11h08

Les difficultés d'Écolo sont-elles liées à une question de style politique ? Face à Georges-Louis Bouchez, le message des verts passe difficilement…
Suivre le modèle "Bouchez" serait presque "anti-substanciel" au projet d'Écolo, puisqu'on n'est pas dans les simplismes. Après les slogans de la campagne électorale, on est rattrapé par la réalité. Moi, je ne peux pas dire aux gens que, demain, ils seront en sécurité. Non. Il faut réduire les émissions, il faut travailler sur le lien entre santé et environnement… Les choses sont moins simples pour nous. Écolo peut jouer, par contre, sur le niveau local, le concret, là où les gens sont confrontés en pratique à des choix qui ont été opérés par les verts, que ce soit au niveau des cantines scolaires, aux alentours des écoles pour la qualité de l'air… Il y a là quelque chose à creuser pour l'avenir du parti.
Dans l'histoire d'Écolo, il y a eu une rupture au moment où Jacky Morael est arrivé. Il a professionnalisé le parti, lui a donné une image de sérieux. Ne faut-il pas, pour redresser la barre, miser sur de fortes personnalités ?
Plusieurs choses nous mettent en tension entre nos aspirations et la réalité. Écolo n'est pas dans l'hyperpersonnalisation du combat politique. On peut constater que c'est sans doute une erreur. On ne doit pas se tromper sur ce qu'est la démocratie interne : ce ne sont pas 20 000 militants qui décident, mais seulement deux d'entre eux que l'on a choisis (les coprésidents, NdlR). Par contre, il est important que le débat interne soit bien organisé.
Écolo n'est pas dans l'hypersonnalisation du combat politique. On ne peut que constater que c'est sans doute une erreur."
Philippe Lamberts (Écolo), député européen sortant, a fait part sur LN24 de sa frustration à l'égard du fonctionnement de la démocratie interne. Il estime qu'il y a "une dérive oligarchique" au sein du parti, une confiscation du pouvoir par les coprésidences successives. Toutefois, il vous épargne et ne vous cite pas parmi les "oligarques"…
Lorsque j'ai fait le même constat que lui, j'ai pris mes responsabilités et je me suis présentée à la présidence. Je ne rejette pas tout ce qu'il dit. Je comprends sa douleur personnelle mais je ne vois pas dans ses critiques ce qui va aider les prochains coprésidents à construire le futur. La politique, c'est une aventure humaine. Avec des déceptions. Moi aussi, je pourrais écrire des tomes entiers. Quand j'ai été élue, pas une seule personne de l'appareil de parti ne nous soutenait…
La politique, c'est une aventure humaine. Avec des déceptions. Moi aussi, je pourrais écrire des tomes entiers."
Comment expliquer l'hostilité des autres partis contre Écolo en particulier ? Durant la campagne, Georges-Louis Bouchez et Sammy Mahdi avaient annoncé dans La Libre leur souhaite de former un axe MR/CD&V au fédéral et d'exclure les verts du pouvoir.
C'est bien la preuve qu'Écolo n'est pas un parti comme un autre. Les vieux partis arrivent toujours à se mettre d'accord, alors que nous renversons la table en termes de pratiques politiques. On est moins conciliant et c'est sans doute plus difficile de gouverner avec nous. Mais c'est aussi parce que ces formations n'ont pas pris la mesure de l'écologie au-delà de la question environnementale des petits oiseaux… Le projet de l'écologie politique est par nature radical. On ne fait pas d'écologie sans les écologistes, on ne fait que de l'environnement. Je ne suis pas une environnementaliste, je suis une écologiste.
La Vivaldi va être bientôt engloutie dans l'histoire de la politique belge. Quel regard portez-vous sur ces quatre années au fédéral ?
La Vivaldi, c'était la galère. Dans mes compétences, c'était comme si, tous les jours, on renégociait l'accord de majorité. On ne m'a pas entendue pendant cinq ans : c'était par loyauté à l'égard de mon parti et du gouvernement. Car, si j'avais voulu parler, je n'aurais pas chanté les louanges de cette majorité. Pourtant, l'accord de gouvernement était excellent, au départ. Des décisions ont tout de même été prises qui vont vraiment faire la différence : j'ai pris des clauses miroirs pour les produits chimiques qui sont interdits en Europe mais qu'on continue à exporter en Afrique, l'écocide a été introduit dans le Code pénal….
On ne m'a pas entendue pendant cinq ans : c'était par loyauté à l'égard de mon parti et du gouvernement. Car, si j'avais voulu parler, je n'aurais pas chanté les louanges de cette majorité."
Ne fallait-il pas vous désigner comme vice-Première ministre ? On a pu reprocher à Georges Gilkinet sa discrétion en kern.
Est-ce à moi de répondre ? Pour être honnête, en sortant de charge à la coprésidence, après la victoire électorale de 2019, j'avais l'expérience politique. Ce n'aurait pas été un cadeau pour les autres partis de me voir arriver au kern. Un choix a été fait. Je me suis moi-même interrogée. La coprésidence n'a peut-être pas eu assez confiance en moi.
Le gouvernement bruxellois MR-PS-Engagés a du mal à se former. Cela s'annonce comme une Vivaldi bis ?
À Bruxelles, le PS a fait campagne contre nous, plus que contre la droite. Les socialistes ont affaibli le camp de la gauche. Et le bouquin sur l'écosocialisme (La vie large, de Paul Magnette) a dû rester sur une étagère… Ils ont pensé à eux, à sauver leur peau, avant de penser aux Bruxellois. Ils l'ont fait. Mais que vont gagner les Bruxellois dans un gouvernement PS-MR ? Comme dans la Vivaldi, l'objectif premier, c'est d'en être, et puis on se neutralise.
