Future majorité fédérale : Le MR et le CD&V s'allient contre "l'axe PS/N-VA"
Il y a 10 ans, le MR et le CD&V avaient lié leurs destins quelques mois avant les élections. Charles Michel, alors président des libéraux, et Wouter Beke, président des chrétiens-démocrates, souhaitaient constituer l'axe central d'un futur gouvernement. Cet acte politiquement fort avait débouché, en 2014, sur la majorité "suédoise", une formule inédite de centre-droit. Scénario similaire en 2024, à l'approche des élections du 9 juin…

- Publié le 27-04-2024 à 07h58

Sammy Mahdi, le président du CD&V, et Georges-Louis Bouchez, le président du MR, annoncent dans La Libre leur volonté de gouverner ensemble dans le prochain exécutif fédéral. Bien sûr, le CD&V restera fidèle à sa famille politique récemment reconstituée avec Les Engagés ; tout comme le MR restera fidèle à son parti frère, l'Open VLD. Mais tout de même…
Cet entretien en duo pourrait avoir un impact direct sur la formation du prochain gouvernement. En se solidarisant, les oranges et les bleus prendront un ascendant sur les autres formations. "C'est le but, en fait. Nous voulons faire de vraies réformes, récompenser les gens qui travaillent, agir en matière de migration, de sécurité, rendre la Belgique plus efficace. MR et CD&V ne sont pas les mêmes partis, nous devrons trouver des compromis entre nous, mais nous proposons une ligne claire de centre-droit", explique Georges-Louis Bouchez.
Aussi un lien personnel
Les deux leaders sont très proches depuis plusieurs années. Leurs styles politiques très offensifs sont comparables. Durant le gouvernement De Croo, à de nombreuses reprises, ils se sont coordonnés afin de défaire certaines velléités de l'aile gauche de la Vivaldi. "Il y a un lien personnel entre Georges-Louis et moi, confie Sammy Mahdi. Mais, au-delà ce lien, nous gouvernons ensemble au fédéral en nous soutenant l'un l'autre. La première chose que j'ai accomplie après que je suis devenu président du CD&V, c'était d'assurer la prolongation de réacteurs nucléaires ; et cela a été possible grâce à l'appui du MR. Lorsque j'étais secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, tous les partenaires au sein du gouvernement ont voulu me forcer à céder face au chantage des grévistes de la faim (de l'église du Béguinage à Bruxelles, NdlR). Tous les partenaires… sauf un : le MR. Même chose pour les investissements en faveur de la police obtenus par Annelies Verlinden (ministre de l'Intérieur, CD&V), c'était grâce à l'aide des libéraux francophones."
Les Engagés et l'Open VLD rejoignent-ils leurs partis frères dans cette alliance au centre droit ? Ni Maxime Prévot, ni Tom Ongena ne seraient au courant de cette alliance stratégique. "Le MR et l'Open VLD sont une famille, comme le CD&V en constitue une avec Les Engagés, explique Georges-Louis Bouchez. Mais ce n'est pas parce que vous avez une famille que vous n'avez pas le droit d'avoir des amis politiques en plus… Le premier parti flamand que j'appellerai après l'Open VLD, le soir du 9 juin, c'est le CD&V."
Sammy Mahdi partage cette vision. "Pour le prochain gouvernement, lorsqu'il s'agira de négocier et de trouver des partenaires, la première personne que j'appellerai du côté francophone sera naturellement Maxime Prévot. Mais, ensuite, qui vais-je appeler si je veux réaliser les projets du CD&V en matière de migration, de sécurité, de soins de santé ? Paul Magnette, Jean-Marc Nollet ou Georges-Louis Bouchez ? J'appellerai évidemment le MR d'abord, c'est logique. Je trouve d'ailleurs très étrange que la N-VA, lorsqu'elle se pose la même question, appelle le PS et considère ce parti comme son seul interlocuteur au sud du pays."
Contre un duo PS/N-VA
Les deux patrons du CD&V et du MR estiment, en effet, que plane le risque de formation d'un "axe PS/N-VA" après les prochaines élections, même si Paul Magnette a expliqué à plusieurs reprises qu'il n'avait pas grand-chose en commun avec les nationalistes flamands. "Le problème avec cet axe N-VA/PS, c'est qu'il repose sur une politique de gauche sur le plan socio-économique – et peut-être même aussi en matière de sécurité et de migration – que Bart De Wever concéderait au PS afin de pouvoir régionaliser de nouvelles compétences, analyse Georges-Louis Bouchez. Mais ce n'est bon ni pour la Wallonie, ni pour la Flandre, ni pour la Belgique. Face notamment à l'évolution des dépenses publiques, il faut des réformes de centre-droit. Sammy et moi, nous assumons cette position, on veut constituer un noyau de centre-droit pour la prochaine majorité. Bart De Wever a dit pendant vingt ans aux Flamands que le problème, c'est le PS. Et aujourd'hui, il fait tout pour le renforcer. Sammy et moi, on veut donner un avenir à ce pays, à nos Régions. Et cet avenir ne passe pas par des réformes voulues par De Wever et Paul Magnette."
Sammy Mahdi renchérit en pointant le jeu cynique auquel les nationalistes flamands joueraient actuellement. "Les listes N-VA en Wallonie, c'est de la politique de sabotage de la part de Bart De Wever… Il s'agit pour lui de lancer un parti fictif en Wallonie dans le seul but d'affaiblir électoralement le MR et les Engagés et, de cette manière, rendre le PTB plus fort. Cela bloquera le pays et permettra à Bart De Wever de pouvoir s'enfermer dans un château avec Paul Magnette pour une négociation institutionnelle. Nous voulons offrir une alternative à ce scénario. La Flandre, la Wallonie, Bruxelles, la Belgique ne peuvent se permettre de passer les prochains mois dans une telle incertitude."
Les listes N-VA en Wallonie, c'est de la politique de sabotage de la part de Bart De Wever…"

Ni le chrétien-démocrate flamand, ni le libéral francophone n'excluent de gouverner avec la N-VA ou le PS mais ils refusent que la prochaine majorité se structure autour d'une hypothétique alliance entre ces derniers. D'où le contre-feu politique qu'ils allument en s'unissant. Il faudra probablement ouvrir leur projet de coalition au PS et à la N-VA afin d'obtenir une majorité à la Chambre et pouvoir gouverner. Encore faut-il que socialistes francophones et nationalistes flamands acceptent cette configuration, ce qui est loin d'être gagné.
Les écolos dans le viseur
Par contre, lorsqu'est évoqué l'élargissement de cet axe orange et bleu aux écologistes, Sammy Mahdi et Georges-Louis Bouchez se glacent. Les verts – Écolo et Groen – pourraient être les victimes des projets échafaudés par les deux présidents de parti et être relégués dans l'opposition. "Je me mettrai à table avec toutes les formations démocratiques, nuance le patron du CD&V. Mais lorsque je regarde ce qu'il est possible de faire avec les écolos, je constate que, sur un nombre important de dossiers la différence est très grande avec eux : sécurité, politique migratoire, énergie nucléaire. Et même le pouvoir d'achat, sachant qu'ils veulent augmenter les impôts", déplore le chrétien-démocrate.
Mais l'alliance du CD&V et du MR est-elle si évidente ? Le ministre des Finances, Vincent Van Peteghem (CD&V), a tenté de faire passer sous cette législature une grande réforme fiscale. Ses ambitions ont été douchées par un blocage venu du MR. Et la réforme a été enterrée… Georges-Louis Bouchez a une autre lecture de ces moments de haute tension au sein de la Vivaldi : "S'il n'y a pas eu de réforme fiscale, c'est par ce que le PS n'a pas voulu agir en parallèle sur le marché du travail. On en a souvent parlé Sammy et moi, à l'époque. Le MR avait été clair sur la question dès le départ. On veut une réforme fiscale pour tous les travailleurs, comme le veut le CD&V. Le point de départ de la réforme de Vincent Van Peteghem était beaucoup plus ambitieux mais elle a été réduite à rien par la gauche."
Le choix de Bart De Wever
Comment convaincre Bart De Wever de laisser tomber ses ambitions confédéralistes et de monter dans un gouvernement de réformes socio-économiques ? "Ce sera à la N-VA de choisir, tranche Sammy Mahdi. Soit elle tente avec le PS une longue et pénible négociation institutionnelle dont je ne sais pas si Paul Magnette a envie. Soit, avec nous, elle prépare des réformes socio-économiques. Nous sommes par ailleurs ouverts à une négociation communautaire afin de responsabiliser les entités fédérées, renforcer les Régions en matière de compétences pour les politiques de l'emploi, les soins de santé. Mais je ne veux pas scinder la police ou la justice, par exemple. On vote le 9 juin et j'espère avant tout obtenir le plus grand soutien possible de la part des électeurs afin de forcer les choses en faveur de l'option de centre-droit au fédéral."
Soit la N-VA tente avec le PS une longue et pénible négociation institutionnelle dont je ne sais pas si Paul Magnette a envie. Soit, avec nous, elle prépare des réformes socio-économiques."
Pour le président libéral, il faut également imposer une dynamique par une victoire dans les urnes : "Si on arrive avec les Engagés, le CD&V, le MR, l'Open VLD, à obtenir un mandat clair des électeurs, la N-VA devra suivre pour un gouvernement immédiatement opérationnel."
Bouchez et Mahdi affirment ne pas avoir négocié de texte commun pouvant constituer l'embryon d'un futur accord de majorité. "D'abord, on respecte le choix des électeurs, insiste le patron de bleus francophones. On ne va pas commencer ce travail avant le scrutin. Et puis, on a collaboré au fédéral ces dernières années. On connaît déjà les points forts sur lesquels se fonder : sur la migration, on n'aura pas trop de problèmes à s'entendre ; sur la sécurité, idem ; sur le socio-économique, MR et CD&V veulent augmenter le taux d'emploi et baisser les impôts sur la classe moyenne… Cette base de travail permet de faire un gouvernement où on pourra prendre de vraies décisions."