Pauline Bellefroid, jeune entrepreneure en manque de reconnaissance, déplore l'incohérence des pouvoirs publics
Thèmes de campagne – L'entreprenariat | Gérante d'Équifrais, à Liège, la jeune cheffe d'entreprise souhaiterait davantage de soutien de la part des autorités politiques.

- Publié le 13-05-2024 à 09h07
- Mis à jour le 13-05-2024 à 09h08
Installé à deux pas de la brasserie Jupiler à Jupille, en bord de Meuse, le Marché matinal de Liège abrite des dizaines d'entreprises actives essentiellement dans le secteur agroalimentaire. Parmi celles-ci, Équifrais propose chaque jour à ses clients des menus à préparer chez soi. L'entreprise livre des sacs pour un jour ou des caisses pour toute la semaine, qui comprennent des recettes et les ingrédients nécessaires pour les réaliser. Une sorte de concurrente au géant allemand HelloFresh, auquel elle n'aime cependant pas être comparée. Ici, pas d'abonnement, des repas équilibrés, des produits locaux, beaucoup de légumes de saison bios, des emballages réutilisables… Et puis c'est une petite entreprise familiale, dont les livreurs sont également ceux qui préparent les colis et connaissent donc les producteurs.
Dans un atelier de 600 mètres carrés, qui comprend notamment un frigo de 180 m², une petite équipe (six personnes plus des étudiants ou des pensionnés en période de forte activité) s'affaire ce matin pour conditionner les aliments qui seront livrés dans la journée même à quelques dizaines de clients (entre 50 et 90 selon les jours) en province de Liège et de Namur. Viande sous vide, poissons emballés, bacs d'asperges, boîtes d'épices… : tous ces ingrédients sont manipulés, reconditionnés, mais jamais transformés. "C'est de la logistique", résume Pauline Bellefroid, gérante et fille du fondateur d'Équifrais.
Démarches fastidieuses
Âgée de 27 ans et enceinte de huit mois, celle-ci ne se ménage pas pour faire tourner la petite entreprise créée par son papa Marc, dans un garage, en 2017, à l'âge de 50 ans, après la restructuration de l'entreprise pour laquelle il travaillait. Une fois ses études d'institutrice terminées, Pauline rejoint son papa, d'abord à mi-temps. Arrive le Covid : d'un côté, les écoles ferment ; de l'autre, les livraisons à domicile explosent. Pauline s'investit dans l'entreprise paternelle, jusqu'à en reprendre la gérance en 2022, quand son papa réoriente à nouveau sa carrière. Ce dernier reste cependant actionnaire majoritaire d'Équifrais et conseille sa fille pour les questions financières ou de ressources humaines. Bien utile, admet Pauline, qui continue à enseigner un jour par semaine, "par passion pour le métier d'enseignant mais aussi pour la sécurité".
C'est que la situation d'entrepreneure (bien que salariée, dans ce cas) n'est pas des plus stables. Si elle garde la foi et la passion pour son entreprise, Pauline Bellefroid ne cache nullement les difficultés qu'elle traverse. Elle admet avoir reçu du soutien des pouvoirs publics (aides à l'emploi pour les engagements, chèques entreprises pour créer son site web…), "mais les démarches sont fastidieuses, on pourrait vite se décourager, et puis c'est insuffisant".
Trop peu de différence entre salaire et allocations de chômage
L'obstacle le plus difficile à surmonter est financier : "Avec la crise et l'inflation qui a suivi, les coûts, notamment d'énergie et de personnel, ont explosé. Nous avons été la zone tampon entre l'inflation et le portefeuille de la ménagère. Nous avons pris le parti de ne presque pas augmenter nos tarifs, pour conserver la clientèle gagnée avec le Covid. Nous avions le projet d'acheter le bâtiment que nous louons mais nos liquidités et nos marges ont été impactées par l'inflation et nous n'avons pas pu le faire. Ce serait vraiment bien que les entreprises reçoivent du soutien pour devenir propriétaires de leurs locaux."
"Ce serait vraiment bien que les entreprises reçoivent du soutien pour devenir propriétaires de leurs locaux."
Les charges sociales posent également problème à la gérante d'Équifrais. "Il faudrait qu'elles diminuent, non pas pour que je paie moins, mais pour que les travailleurs gagnent plus. Ils bossent dur, dans le froid, c'est physique et ils touchent combien à la fin du mois ? 2 000 euros. Le travail n'est pas suffisamment récompensé. La différence avec les allocations de chômage n'est pas assez élevée. La différence, en fait, c'est le carburant qu'ils utilisent pour venir travailler." Conséquence ? "Un turn-over de fou" parmi le personnel, "mais on ne peut pas leur en vouloir".
Des taxes déguisées
Pauline Bellefroid déplore également la concurrence de grands groupes étrangers, "HelloFresh pour ne pas les citer, qui ont trop de facilités à s'implanter chez nous. Je ne dis pas qu'il faut fermer les frontières, mais que l'accès à notre territoire soit moins facile. Ils n'ont pas les mêmes contraintes que nous, alors que nous faisons vivre l'économie locale. Nous manquons de reconnaissance." La jeune patronne regrette "le manque de cohérence" entre le discours politique (soutien à l'économie locale) et la réalité (des aides limitées, des démarches fastidieuses à accomplir sans guidance, la difficulté de devenir propriétaire de ses locaux…).
Et d'énumérer, en chœur avec sa collègue Sabine Doneux, gérante d'Équifrais Fernelmont (qui dessert la région namuroise), tous les bâtons que les pouvoirs publics leur mettent dans les roues : une taxe communale de 1000 euros pour avoir posé des bâches publicitaires, un contrôle technique obligatoire pour les véhicules utilitaires neufs ("alors qu'ils sortent du garage, c'est une taxe déguisée"), une redevance Afsca ("de nouveau, une taxe déguisée")…
Au bout du compte, confie Pauline, "on ne gagne quasi-pas notre vie, en tout cas pas à la hauteur de l'investissement humain". Sabine Doneux, qui a quitté un job stable pour lancer Équifrais Fernelmont en tant qu'indépendante en 2022, avoue ne rien gagner depuis un an…