Wouter Verschelden : "Mes interlocuteurs me disent qu'Elke Van den Brandt a commis une faute énorme qui profite à Fouad Ahidar"
Le journaliste politique Wouter Verschelden se livre sur la campagne électorale. Il estime notamment que "Bart De Wever s'est trouvé l'ennemi parfait pour ces élections communales".


- Publié le 05-10-2024 à 11h42
- Mis à jour le 07-10-2024 à 16h26

Qui bloque ? Tandis que la Flandre et la Wallonie se sont dotées d'un gouvernement, les négociations à Bruxelles patinent. Après que l'écologiste flamande Elke Van den Brandt a retiré la prise, Fouad Ahidar a repris le flambeau. Son objectif: former une majorité du côté néerlandophone. Mais, en coulisses, il se murmure que l'ancien socialiste flamand qui a créé la surprise au scrutin du mois de juin ne s'activerait pas énormément... Alors que se passe-t-il dans la capitale ? Dans le cadre de son rendez-vous "L'Invité du samedi", La Libre a interrogé le journaliste Wouter Verschelden. Le fin connaisseur de la politique belge et fondateur de W16 apporte son éclairage et dresse un premier bilan de la campagne pour les communales à une semaine des élections.
A Bruxelles, après Elke Van den Brandt, c'est maintenant Fouad Ahidar qui doit tenter de former une majorité du côté néerlandophone. Vous y croyez ?
Pour l'instant, à Bruxelles, on assiste à une vaste blague. Tout le monde attend les communales. Mais même après le scrutin, aucun parti n'acceptera de former une coalition avec Fouad Ahidar, car personne ne considère qu'il est sérieux et que son groupe est stable. Et puis, en le faisant monter dans une majorité et en le laissant devenir ministre, les autres partis s'associeraient à lui et le légitimeraient. Ce serait une erreur, surtout pour les socialistes.
N'est-il pas déjà légitimé maintenant qu'il est formateur ?
Oui, les interlocuteurs néerlandophones de Bruxelles me disent qu'Elke van den Brandt a commis une faute énorme en lui cédant l'initiative. Elle lui a donné de la crédibilité qui n'était pas du tout nécessaire juste avant les communales.
Fouad Ahidar ne semble pas en profiter. Il n'a pas remis la note qu'il avait promise, il n'a pas organisé de réunion. Il semble ne pas chercher à se mettre en avant...
Je pense que son équipe et lui ne sont pas capables de formuler des propositions et de boucler cette note. Tout le monde est déjà surpris qu'il soit parvenu à s'organiser pour remporter une élection, comme il l'a fait en juin. Sa désorganisation est de notoriété publique. Mais, aujourd'hui, il profite de son statut : il se présente comme formateur, il s'affiche auprès de ses militants comme celui qui a l'initiative. Cela l'aide pour les communales. Son but n'est pas nécessairement de réussir sa mission régionale...
Certains considèrent Fouad Ahidar comme un danger pour notre démocratie vu ses propos sur la séparation entre Etat et religion. Qu'en pensez-vous ?
C'est difficile de juger. Son programme officiel est assez proche de celui de Vooruit, dont il était membre. Mais quand on voit sa campagne sur les réseaux sociaux et les messages qu'il envoie via Whatsapp à des milliers de Bruxellois, c'est très différent. Ses propos sont souvent radicaux ou mensongers à l'égard des autres partis. Lorsque des personnalités comme Ans Persoons ou Elke Van den Brandt - avec qui il doit négocier à Bruxelles - lui font part de leur malaise sur des attaques à leur égard, il répond qu'il n'est pas au courant, que ce sont ses collaborateurs. Aucun autre parti n'a donc confiance.
Vous attendez-vous à le voir triompher lors du scrutin du 13 octobre ?
Oui, il va certainement surfer sur son succès du 9 juin. Mais, aux communales, contrairement aux régionales, l'effet des voix francophones sur le quota réservé à la protection de la représentation de la minorité flamande à Bruxelles ne joue pas. Le 13 octobre, aucune liste n'aura donc un tel avantage. Mais Fouad Ahidar va tenter d'engranger des succès pour placer des conseillers communaux dans un maximum de localités. Cela lui donnera de la visibilité pendant six ans.
Êtes-vous étonné de voir la place importante accordée au conflit israélo-palestinien dans une campagne pour des élections locales ?
Non. On avait constaté le même phénomène lors des élections du 9 juin. Pourtant, la Belgique n'a pas un rôle majeur à jouer au Moyen-Orient... Mais le PTB, le PS, Vooruit et les écologistes ont compris que le sujet touchait notamment les minorités et les différents groupes ethniques. Ces partis se tirent tous vers le bas, avec des exagérations et des propos toujours plus forts. Une élection ne se joue pas forcément sur des thèmes qui sont liés aux compétences pour lesquelles on va voter. On choisit toujours aussi avec ses tripes.
La sortie controversée de Georges-Louis Bouchez sur les bippers et le "coup de génie", qui lui a valu de nombreuses critiques, peut-elle finalement lui être favorable ?
Bien sûr. Il reprend les ingrédients qui l'ont mené au succès au printemps dernier, c'est-à-dire la provocation et l'image qu'il se donne d'unique rempart face aux partis de gauche. On a assisté à quelque chose d'assez semblable en juin dernier avec Pierre-Yves Jeholet quand il a suggéré à un élu PTB de "retourner dans son pays". A aucun moment, les libéraux ne se sont excusés après la controverse ou n'ont changé de position. Bouchez a dû voir que ça avait fonctionné et il s'est dit qu'il serait intéressant de réitérer cette séquence.
A Anvers, le candidat PVDA Jos D'Haese a fait campagne dans les mosquées… Vu les chiffres des derniers sondages, peut-on dire que cette façon de faire fonctionne ?
Anvers est une grande ville, avec une diversité importante. Il y a une forte communauté marocaine. On voit clairement dans les sondages et dans les résultats du précédent scrutin que le PTB a cartonné au sein de cette communauté, notamment grâce à des candidats qui y sont bien ancrés. Ca a permis au parti d'extrême gauche de prendre des voix à Groen et Vooruit. Des sujets comme Gaza risquent de renforcer encore ce succès.
Bart De Wever doit-il s'inquiéter ?
Non. Pas pour la soirée des élections en tous les cas. Mais le lendemain risque d'être compliqué pour lui. Il va avoir deux tâches immenses qui demanderaient normalement des mois de travail: la formation d'un gouvernement fédéral et d'une coalition anversoise. Pour ce qui est d'Anvers, il est difficile de prédire qui sortira gagnant car la N-VA a bien compris qu'il y avait une opportunité à saisir face à cette montée du PTB. Bart De Wever laisse entendre à présent que c'est lui ou les communistes. Comme slogan de campagne, c'est très efficace. Le président des nationalistes flamands aime disposer d'un ennemi très clair et très menaçant pour séduire l'électorat indécis. Mais il ne faut pas oublier qu'Anvers reste un bastion important pour le Vlaams Belang. Le risque serait de voir l'extrême gauche et l'extrême droite obtenir tellement de voix que la plus grande ville de Belgique en deviendrait ingouvernable.
On ne cesse de dire que le communautarisme est surtout un problème bruxellois mais n'est-ce pas finalement un problème des grandes villes ?
Oui, sans aucun doute. Le débat sur l'abattage rituel ne vit pas en Flandre comme à Bruxelles car il a déjà été tranché au nord du pays. Mais d'autres sujets agitent les discussions, comme la neutralité de l'Etat et le port du voile à l'école. Les problématiques sont les mêmes dans les grandes villes.
Revenons au niveau régional. Vu les blocages, la N-VA a de grandes chances d'intégrer la majorité à Bruxelles. Serait-ce un tournant historique ?
Sans doute, mais la N-VA ne débarque pas à la table des négociations en exigeant de grandes réformes communautaires. N'oublions pas que le parti avait déjà accepté de mettre le communautaire au frigo en montant dans le gouvernement fédéral en 2014. Il faudra voir maintenant l'attitude de Groen à l'égard de la N-VA. La députée bruxelloise Celia Groothedde est en conflit avec sa propre présidente, Nadia Naji, sur cette question et elle a menacé de quitter le groupe en cas d'alliance avec la N-VA.