Charles Picqué (PS) : "L'attitude du PS bruxellois pourrait nous enfermer dans un blocage total de Bruxelles"
Alors que le PS refuse de discuter avec la N-VA, bloquant les négociations pour former un gouvernement bruxellois, le père fondateur de la Région bruxelloise avertit son parti. "On ne prend pas assez la mesure de la vulnérabilité dans laquelle se trouve Bruxelles."

- Publié le 29-11-2024 à 06h33
- Mis à jour le 29-11-2024 à 07h10

Charles Picqué (PS) a été l'un des pères fondateurs de la Région bruxelloise, qu'il a fini par incarner. Ministre-Président bruxellois pendant près de 20 ans, le socialiste a fait de la défense de Bruxelles, en tant que Région à part entière, le combat politique d'une vie. L'aile droite du PS bruxellois qu'incarne ce social-démocrate de 76 ans n'a plus guère le vent en poupe. L'an dernier, ce laïc convaincu avait averti son parti contre la complaisance envers le communautarisme. Cette fois, c'est contre le risque d'un blocage de Bruxelles qu'il alerte son parti.
Les partis flamands sont enfin parvenus à trouver une coalition en vue de former un gouvernement bruxellois, mais le PS refuse de s'associer à la N-VA et bloque la négociation.
Aujourd'hui, un certain nombre de planètes sont alignées pour inciter, en Flandre, à dire qu'il faut s'occuper du statut institutionnel de Bruxelles, avec la volonté d'une cogestion partielle par la Flandre et la Wallonie. L'état des finances bruxelloises les incite à aller dans ce sens.
La note de la formatrice bruxelloise néerlandophone, Elke Van den Brant (Groen), préconise la fusion des communes, des CPAS, et des zones de police. Que cela vous inspire-t-il ?
Une unité flamande se dessine autour de la note de la formatrice Elke Van den Brandt (Groen). Elle laisse apparaître des revendications qui étaient dans l'air depuis longtemps, et vient toucher à la matrice de la construction bruxelloise en 1989 : les 19 communes, les zones de police, etc. Il faut absolument que les francophones bruxellois aient une stratégie de défense de Bruxelles et de ses intérêts. Ce que nous avons face à nous, ce ne sont pas des éléments mineurs du destin de la Belgique… Affaiblir la Région bruxelloise, ce serait affaiblir un maillon essentiel de l'unité du pays. On ne prend pas assez la mesure de la vulnérabilité dans laquelle se trouve Bruxelles.
Bruxelles risque de devenir une sous-région gérée par la Flandre et la Wallonie ?
Oui, on parle du 2 + 2 (NdlR : Bruxelles et la communauté germanophone ne seraient que des sous-régions de la Flandre et la Wallonie), de la cogestion partielle. La Région pourrait aussi redevenir une entité sous tutelle proche du fédéral. Il faut très vite que les francophones ajustent leur stratégie. Mais quelque chose m'inquiète. De bonnes négociations tiennent notamment à la bonne qualité des relations interpersonnelles. Ce que l'on ne constate plus aujourd'hui…
Mais sur le fond, la note d'Elke Van den Brandt vous inquiète ?
La note contient des éléments assez explosifs. Mais je trouve, comme le dit Christophe De Beukelaer (chef de file des Engagés), qu'il faut avant tout se parler.
Dire qu'on ne veut pas parler avec la N-VA, comme semble le dire Ahmed Laaouej, c'est s'exposer à ce qu'on dise que Bruxelles ne veut pas parler avec la Flandre. La N-VA est quand même le premier parti de Belgique."
Le PS a-t-il raison de mettre son veto contre la N-VA ?
Dire qu'on ne veut pas parler avec la N-VA, comme semble le dire Ahmed Laaouej (président du PS bruxellois), c'est s'exposer au risque que l'on dise que Bruxelles ne veut pas parler avec la Flandre et que les francophones de Bruxelles contestent la légitimité du résultat des élections. La N-VA est quand même le premier parti de Belgique… Cela va dans le sens d'un blocage qui aura des conséquences pour Bruxelles, comme pour les relations entre les deux communautés. De plus, il y a le risque de voir un piège se refermer. Car le constat du blocage de la Région bruxelloise bénéficie aux Flamands, qui peuvent alors dire : "Ce bidule est ingouvernable." Faut-il pour autant concéder des choses essentielles aux néerlandophones ? Non. Mais on doit se mettre autour d'une table afin d'analyser ce qui est réellement au menu de la note : constater ce qu'on doit rejeter et ce qu'on peut obtenir comme concession. Sur Beliris par exemple, mais aussi sur la mise en place de la communauté métropolitaine.
Selon Ridouane Chahid (PS), la NV-A signifie "la paralysie et la mise sous tutelle de la Région bruxelloise".
L'attitude du PS bruxellois pourrait nous enfermer dans un blocage total… Mais je pense qu'Ahmed Laaouej n'a pas envie de mettre en danger l'avenir de Bruxelles. C'est un homme réaliste et il doit comprendre que le refus de discuter avec la N-VA peut conduire à fédérer les Flamands dans une stratégie de blocage de longue durée. Et puis, est-on sûr que c'est uniquement la N-VA qui a inspiré la note d'Elke Van den Brandt dans ses avancées les plus imbuvables ?
Ahmed Laaouej a les compétences pour être un homme d'État, mais il doit changer de costume. Il a été un parlementaire fédéral convaincant. Il doit maintenant prendre le costume d'un rassembleur pour incarner Bruxelles et sa défense."
Ahmed Laaouej peut-il incarner le nouvel homme fort de la Région bruxelloise, pour le PS ?
Il a les compétences et qualités pour être un homme d'État, mais il doit changer de costume. Il a été un parlementaire fédéral convaincant. Il doit maintenant prendre le costume d'un rassembleur pour incarner Bruxelles et sa défense. Il faut pour ça qu'il noue des relations apaisées avec ses partenaires, le MR et les Engagés. Je sais qu'il est souvent très énervé par les sorties de Georges-Louis Bouchez (président du MR). Mais je lui conseille de ne pas s'inscrire dans la riposte aux provocations.
Faut-il fusionner les CPAS, comme le préconise la note ?
Une telle fusion des CPAS ne peut pas représenter un avantage pour la population, car il faudra de toute manière des outils de décentralisation pour ces CPAS. Si on veut contrôler les CPAS sans les fusionner, c'est possible via les compétences bicommunautaires de la Région.
Le PS bruxellois semble minimiser l'ampleur des problèmes constatés au CPAS d'Anderlecht…
Je ne peux pas vous rejoindre là-dessus…
Lotfi Mostefa, le président du CPAS d'Anderlecht, a refusé de se présenter aux auditions devant la Chambre…
C'est inacceptable.
Faut-il fusionner les 19 communes bruxelloises comme le préconise la "super nota" ?
On peut faire des fusions partielles, et se retrouver in fine avec 6 à 10 territoires. Ce n'est pas un tabou. Mais il faut garder les communes comme base arrière, pour pouvoir quand même administrer la capitale en cas de blocage communautaire.
Le PS a-t-il eu raison d'ouvrir la majorité au PTB dans plusieurs villes, dont Forest ?
J'appartiens à une génération qui a ressenti et vécu l'échec du modèle communiste. Mais ce qui me préoccupe plus, c'est la crainte que le PTB puisse être le grand bénéficiaire des alliances avec le PS. On peut craindre une surenchère permanente entre PS et PTB, dans le champ des politiques sociales. Le PTB ne sera jamais désigné comme responsable d'une mauvaise gestion, puisque c'est toujours la figure du bourgmestre qui est le récepteur des critiques. Nous devons aussi être très sensibles à la dynamique économique de Bruxelles. Je suis un social-démocrate, et je pense qu'il faut distribuer la richesse. Mais pour ça, il faut qu'il reste de la richesse…
