Catherine Toussaint : "Plus on va dans le tréfonds de l'âme humaine, plus les actes peuvent heurter, plus cela me plaît"

- Publié le 27-07-2019 à 11h49
- Mis à jour le 27-08-2021 à 13h49

Quand on entre dans le bureau de Catherine Toussaint, sis avenue Louise, à Ixelles, un détail saute aux yeux. Les murs, le mobilier, quelques objets et même les orchidées : tout est d'un blanc immaculé. Tout ou presque, en réalité, puisque quelques éléments de bois se fondent dans le décor. "J'adore ce mélange. Je trouve ça extrêmement serein, sain, apaisant", détaille la pénaliste bruxelloise. Dans cette pièce au style épuré, les photos et dessins des enfants de maître Toussaint sont nombreux. "Ça, c'est sacré", sourit-elle. Y figure aussi un petit portrait de Frédéric Clément de Cléty, brillant avocat décédé à l'aube de ses 50 ans. "Un ami d'enfance, dont les plaidoiries pouvaient être magistrales", lâche Mme Toussaint. Interview.
Etes-vous prête à défendre tous types de clients ?
J'accepte tous les dossiers qu'on pourrait juger horribles, odieux, indéfendables : violeurs, pédophiles, assassins... Mais j'ai appris à me fixer des limites. Je n'ai jamais défendu des gens d'extrême droite, ou aux idées extrémistes en général. Et je ne défends plus de terroristes.
Pourquoi ?
Le fils d'une amie est mort dans l'attentat de Maelbeek. Et, accessoirement, celle qui a obtenu la libération conditionnelle de Khalid El Bakraoui (NdlR : l'auteur de l'attentat de Maelbeek), c'est moi. Après ça, il y a un seuil que je ne pouvais plus franchir, ce n'était plus possible.
Vous vous en êtes voulu ?
Non. Pour Monsieur El Bakraoui, j'ai fait le travail que j'avais à faire et je referais exactement la même chose aujourd'hui. On était en 2012-2013, personne n'aurait pu savoir ce qu'il se passerait, on n'était pas du tout dans le contexte des attentats terroristes. Toutes les investigations avaient été menées.
Pourquoi vos clients vous choisissent-ils ?
Une de mes qualités se transmet de bouche à oreille entre détenus dans les prisons : j'ai beaucoup d'empathie, je suis fort à l'écoute, car j'aime les gens. J'ai besoin de connaître leur vie, d'être attentive à eux. Cela fait aussi 27 ans que j'exerce ce métier, j'ai de temps en temps de la visibilité médiatique, cela aide.
Vous vous êtes déjà sentie particulièrement mal à l'aise avec un accusé ?
Il y a une dizaine d'années. Un homme lié à la mouvance d'extrême droite est venu dans mon cabinet et a tenu des propos qui m'ont choquée. J'ai eu un sentiment de rejet et je l'ai mis dehors. On ne peut pas demander à un avocat de plaider contre ses principes les plus élémentaires. Certains clients sont aussi plus rugueux quand ils s'expriment : ils parlent fort, s'énervent vite. Il faut les gérer...

Vous sentez si un client vous ment ?
Fondamentalement, oui. Mais cela m'est égal. Je leurs dis toujours que leur droit absolu, dans leur stratégie de défense, c'est de me mentir. Mais ils le font à leurs risques et périls. Je vais d'abord les voir en prison, je prends note de tout ce qu'ils m'expliquent, puis seulement je lis leur dossier. Ensuite, je retourne les voir et je peux leur dire qu'il y a des choses à plaider... ou si ça ne tient pas la route. Souvent ils sont leur pire ennemi. Mon rôle est de leur dire : "Je trouve que ce n'est pas un bon plan". Souvent ils font marche arrière et me demandent ce qu'ils doivent déclarer.
Dans son rôle, l'avocat doit-il enrober la réalité qu'il présentera à un tribunal ?
Je n'aime pas le mot "enrober". Chacun a sa réalité, c'est la richesse d'une procédure pénale et d'une audience devant un tribunal correctionnel. La grande différence entre l'avocat et le procureur du Roi (qui est là pour protéger la société et qui a une vision parfois restrictive), c'est que moi j'ai passé du temps avec l'accusé. Outre une analyse des faits, je peux faire passer un message, des éléments de personnalité que le client est incapable de communiquer parce qu'il est stressé, qu'il ne parle pas bien le français... Mais je ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières et faire du Zola.
Y a-t-il un type d'affaire dans lequel vous vous sentez plus à l'aise ?
Plus on va dans le tréfonds de l'âme humaine, plus les actes peuvent heurter, plus cela me plaît. Je suis intimement persuadée qu'on ne pose pas des actes par hasard et qu'on n'est pas programmé pour être mauvais. Derrière tous les actes, surtout les plus horribles, il y a une histoire. On a tous conscience du bien et du mal. Comment, à un moment, en arrive-t-on à perdre toute notion du mal ? Cela me perturbe beaucoup.
Ces questions vous poursuivent quand vous rentrez chez vous ?
Non, je ferme la porte. C'est obligé, sinon vous ne faites pas ce métier. Mais j'en parle avec mes enfants. Et quand j'ai de gros dossiers, des "mauvais", je leur explique ce que j'ai l'intention de faire. Ils ont l'âge de me dire ce qu'ils en pensent.

Quel est le pire verdict que vous ayez subi ?
Un jeune homme que je défendais a été condamné à perpétuité avec mise à disposition du gouvernement pour l'assassinat de sa fille et le meurtre de la grand-mère de son ex-amie. On avait été chercher tellement loin humainement pour la plaidoirie que j'ai toujours trouvé dommage qu'on ne lui laisse pas un tout petit soupçon de lumière. Avec la mise à disposition, on a vraiment fermé toutes les portes.
Vous sentez une différence lorsqu'un procès est fort médiatisé ?
Pas dans les décisions. Mais c'est un poids, c'est plus compliqué à gérer, surtout quand on lit les commentaires de certains internautes sur les sites d'info. J'ai lu à mon sujet : "Celle-là, il faut la pendre". Une chape de plomb pèse sur nous. Lors des deux ou trois procès d'assises qui ont suivi le procès Dutroux, on sentait une ambiance très lourde. On arrivait là avec des pieds de plomb.
La relation homme-femme entre un client et son avocate diffère-t-elle de la relation homme-homme ?
Quelque part, les hommes font plus confiance aux femmes. Nous sommes plus tenaces dans la combativité, plus coriaces. Je pense que les hommes le sentent. C'est un atout.
Vous ressentez fortement la concurrence entre pénalistes ?
Ça, c'est sûr ! On a tous besoin de clients, d'une certaine notoriété, on aime bien une certaine visibilité. Donc, oui, il y a une concurrence qui, la plupart du temps, reste saine. Mais les pratiques de certains sont un peu particulières... Je sais qu'un avocat a déjà dit à un détenu en prison : "Toussaint ? Jamais entendu parler". Mais les pénalistes très visibles n'ont pas besoin de telles guéguerres à deux sous pour avoir leur clientèle.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?
Quand j'étais petite, mes parents n'étaient pas mariés. Quand mon père a épousé ma mère, il a dû me "légitimer par adoption". J'ai un jour trouvé les papiers de cette légitimation et je suis tombée amoureuse des mots de l'acte notarié. Je trouvais ça tellement beau. Je me suis alors dit que c'était ça ou le journalisme que je voulais faire. L'utilisation des mots est au service de la défense. Les choses dites avec beauté ont plus de force.
Quelle doit être la première mesure prise par le futur ministre de la Justice ?
Qu'il libère suffisamment de moyens financiers pour que la Justice retrouve un tout petit d'air. Là, on est sous eau (au propre comme au figuré pour certains palais), on travaille avec des bouts de ficelles qu'on accroche les uns aux autres. On n'a pas assez de magistrats, de greffiers. A titre d'exemple, la maison de justice de Bruxelles est actuellement à court de papier. On en est à devoir déménager des pièces à conviction parce qu'elles prennent la moisissure là où elles sont stockées. Des magistrats à la retraite reviennent siéger, sinon rien ne tourne. Je veux bien croire qu'au programme d'un homme politique, mettre de l'argent pour gérer les prisons, ce n'est pas très porteur. Il n'empêche que, à un moment donné, il va falloir les améliorer... L'opinion publique, quelque part, n'a pas grand-chose à faire de l'état des prisons. Et je ne trouve pas ça normal...