"Ils étaient vus comme des matières premières et pas comme des humains": une centaine de jeunes Belges marqués par leur journée à Auschwitz
Ils ont pu écouter Simon Gronowski qui a échappé aux camps de la mort, au contraire de sa mère et de sa sœur, mortes à Auschwitz.

- Publié le 18-01-2025 à 07h07

"C'est ici que ma mère et ma sœur ont été assassinées." Ainsi parle Simon Gronowski, qui, à 11 ans et sur l'impulsion de sa mère, a pu s'échapper du 20e convoi emmenant des juifs belges à Auschwitz, destination finale de leur passage sur terre. Il a survécu, parce que le train qui l'emmenait lui et les siens dans un camp d'extermination a été attaqué par des résistants. "Si j'avais su que ma mère ne sauterait pas du train, je serais resté avec elle", confie-t-il. Enfant "terré" pendant le reste de la guerre, recueilli tout d'abord par un gendarme belge qui l'a caché au péril de sa vie, le vieil homme, âgé aujourd'hui de 94 ans, parle non loin de l'ancienne chambre à gaz et du four crématoire du camp d'Auschwitz-Birkenau, dynamité par les Allemands, à la fin de la guerre.
La veille, la neige était tombée sur Auschwitz. L'interminable camp de concentration et d'extermination est recouvert d'un manteau blanc qui n'a rien de joli tant il renforce l'ambiance morbide régnant sur les lieux. Simon Gronowski s'adresse à une centaine de jeunes Belges venus pour une journée visiter le camp. Chaque année le War Heritage Institut (WHI) emmène, avec l'appui logistique de la Défense, des adolescents de Flandre, de Bruxelles et de Wallonie pour qu'ils deviennent à leur tour "des passeurs de mémoire".
Il a perdu la foi
"Ceux qui mettent en doute l'existence de ce génocide sont des néonazis", explique Simon Gronowski, recroquevillé sur une chaise roulante, micro à la main. L'homme qui a perdu la foi, après avoir trop prié, en vain, pour le retour de sa mère et de sa sœur, invite tous ces jeunes à témoigner à leur tour de l'horreur des camps, de cette folie exterminatrice dictée par la seule haine d'un peuple.
Partis très tôt de l'aéroport de Melsbroek avec un avion de la Défense, les jeunes étaient arrivés le matin. Ils ont commencé leur visite par Auschwitz 1, le premier camp construit dans une ancienne caserne de l'armée polonaise. Ils sont donc tous passés sous le portail surmonté de cette phrase d'un cynisme sans nom Arbeit macht frei ("Le travail libère") et ont suivi un parcours où, peu à peu, le silence s'installe. Que ce soit les amas de cheveux, destinés à la confection textile, les tas de valises, les vêtements et tous les effets personnels des victimes de l'horreur nazie, rien ne laisse indifférent. Rania, une adolescente de la région de Charleroi, en ressort sincèrement émue. Elle évoque son sentiment "d'épouvante". "C'est énormément d'émotion, confie-t-elle. Ce n'est pas la même chose d'être sur place. On voit les affaires des enfants, des familles." Ce qui l'a le plus marquée, c'est le sort qui a été réservé aux plus jeunes. "Ce sont vraiment les vêtements d'enfants qui m'ont le plus émue. C'est inhumain cette manière de traiter les gens et surtout les enfants qui étaient directement exécutés. Quel genre d'humains peut faire ça à des gens, à des enfants et surtout à des bébés ?"
Sur la rampe des juifs à Auschwitz-Birkenau, où arrivaient, par train à bétail, les milliers et milliers de juifs venus de toute l'Europe et où ils étaient triés avant d'être envoyés dans le camp ou directement à la chambre à gaz, Christiano, un adolescent cinacien, dit être gagné par une impression désagréable. "Il y a eu des morts ici. J'essaie de me projeter même s'il est difficile de saisir ce que les victimes des camps ont vécu ici." Pour le jeune homme, "il est important de 'ne pas refaire les mêmes erreurs'. Politiquement, il ne faut pas suivre les personnes qui sont à l'extrême, n'importe laquelle, parce que cela va souvent vers la dictature."
Élodie, une camarade d'école de Christiano, est, elle aussi, touchée par ce qu'elle a vu tout au long de cette journée. "C'est intéressant de voir sur place parce que même en vidéo ou en photo, on ne visualise pas vraiment. On se rend compte comment ils devaient vivre ici, dans des conditions climatiques très dures. Déjà nous, avec de bonnes chaussures et des manteaux, nous avons très froid. Alors eux, les pauvres…"
Le 80e anniversaire de la libération du camp
Comme Rania, elle retient aussi "le nombre d'objets que l'on peut voir dans les vitrines". "On voit bien que les gens ne savaient pas ce qu'ils devaient prendre avec eux. Le tas de cheveux montre que les gens étaient vus par les nazis comme des matières premières et pas comme des humains."
Le camp d'Auschwitz-Birkenau est en pleine effervescence. La semaine prochaine, le 27 janvier, les commémorations du 80e anniversaire de la libération du camp par les troupes soviétiques seront organisées en présence de nombreux chefs d'État – dont le Roi Philippe. Pour l'occasion, un grand chapiteau a été dressé autour de l'entrée du camp, qui était invisible lors de la visite des jeunes Belges, provoquant une petite déception chez certains d'entre eux. L'image de ce porche emblématique, par lequel entraient les trains les avait marqués, lors de la préparation du voyage. Il faudra revenir.
