"Une grève de neuf jours est totalement disproportionnée, tant sur la forme que sur le fond"
Jean-Luc Crucke (Les Engagés), fraîchement nommé ministre de la Mobilité et de la Transition environnementale, connaît un début de mandat mouvementé : neuf jours de grèves sur le rail belge. Entretien.


- Publié le 21-02-2025 à 07h04
- Mis à jour le 21-02-2025 à 12h12

À peine installé, déjà houspillé. Moins d'un mois après sa prise de fonction, le Frasnois Jean-Luc Crucke affronte une première tempête de taille. Le syndicat indépendant des cheminots (SIC) et les représentants des conducteurs de trains (SACT) entameront une grève tournante de neuf jours dès ce vendredi 22 heures Depuis ses nouveaux quartiers Rue des Petits Carmes, le centriste évoque les points (ultra) sensibles de l'accord de gouvernement.
Neuf jours de grève, c'est une belle manière de vous accueillir.
Je n'ai pas vraiment choisi l'accueil. Néanmoins, j'apprécie que le dialogue se soit noué directement avec les principaux syndicats (CSC et CGSP, NdlR). J'ai toujours eu le plus grand respect pour les personnes enclines au dialogue. Quant à ceux qui se mettent d'abord en grève avant de – éventuellement – lire l'accord et d'en discuter… ce n'est pas la même chose.
Comprenez-vous les motivations d'une telle action ?
Absolument pas. C'est totalement disproportionné sur le fond comme sur la forme. Les craintes, je peux les entendre. Les exprimer reste tout à fait légitime. Mais cela passe par un modèle de concertation. Pas par une prise d'otage d'une entreprise et de ses milliers d'usagers.
Vous parlez de concertation. Vous entrouvrez donc la possibilité de revoir certains éléments de l'accord de gouvernement, notamment concernant leur pension ?
Les objectifs fixés par le gouvernement restent acquis. Par contre, les modalités d'adaptation seront négociables avec le ministre compétent. Le débat demeure ouvert tant que chacun se respecte. Ici, les deux petits syndicats optent plutôt pour le "peu importe ce que tu dis, je fais ce que je veux". On se trouve bien loin de ma conception du dialogue.
Comptez-vous recevoir la SIC et la SACT, à l'origine du mouvement ?
Non. Se mettre en grève sans même avoir tenté de rencontrer le ministre, c'est irrespectueux. Nous ne sommes pas un paillasson. Je n'ai jamais affirmé que ces mesures seraient simples. Mais je crois en la SNCB et je pense qu'il y a des marges pour améliorer son fonctionnement. Écoutez les deux principales demandes des navetteurs. Il s'agit de la ponctualité et de l'augmentation de la vitesse commerciale. Il faut donc s'adapter. Car en 2032, l'opérateur sera soumis à la concurrence. Obligation européenne. Le temps presse. Si certains préfèrent vivre dans le passé, c'est leur droit. Moi, je ne veux pas ergoter là-dessus.
Le régime de pension légale à 55 ans pour le personnel navigant, constitue un reliquat du passé selon vous ?
Je comprends que, dans le passé, des régimes dérogatoires ont été mis en place. Est-ce que ça signifie qu'ils ne peuvent pas évoluer ? Non. Il faut pouvoir tenir compte des changements de la société, de ses besoins et des impératifs budgétaires. L'État ne peut pas continuer à dépenser de l'argent qu'il n'a pas. Si on ne comprend pas ça, on vit dans un autre monde. Ou bien, on attend que le couperet de l'Europe tombe, avec une double peine à la clé. Non seulement il faudra prendre des mesures encore plus radicales et moins populaires, mais en plus vous payerez des amendes vis-à-vis de l'Europe.
Les grévistes témoignent d'un travail pénible doublé d'horaires variables affectant durement leur santé. Cet enjeu se double d'une question de sécurité. Ces risques sont-ils pris en compte ?
La pénibilité de ce métier n'est en rien contestable. Mais nulle part il n'est inscrit qu'on passera de 55 ans à 67 ans du jour au lendemain. D'où la nécessité de cette concertation. Dans le privé, et même dans le public, certains métiers s'avèrent extrêmement difficiles. Pourtant, l'âge de départ n'est pas fixé à 55 ans. Le gouvernement souhaite harmoniser les choses, tout en tenant compte des spécificités des uns et des autres.
Cela interroge aussi la reconversion en fin de carrière des cheminots inaptes à travailler jusqu'à la pension. La suppression annoncée de HR Rail, l'employeur juridique commun d'Infrabel et la SNCB, risque de compliquer le passage d'une entité à l'autre…
Aujourd'hui, tant Infrabel que la SNCB ont développé leurs propres politiques de ressources humaines. Avec HR, on dispose de trois modèles pour une même entreprise, avec des corps de métier différents. Est-ce qu'il n'y a pas moyen de mieux harmoniser l'ensemble ? Je le pense.
Dans l'accord de gouvernement, le terme "dissolution" de HR n'apparaît plus. L'objectif à terme reste-t-il le même ?
Le but reste qu'une entreprise possédant sa politique de ressources humaines puisse l'exercer pleinement. Cela ne se déroule pas en claquement de doigts. Il existe des droits et des statuts juridiques. Tout doit être analysé. Nous ne venons pas mettre le feu. Prenons le temps de l'année et, ensuite, on opérationnalisera. C'est un objectif de législature, pas d'immédiateté.
L'idée reste de préparer la SNCB à l'ouverture à la concurrence en 2032. Les syndicats craignent la fin du service public.
Je n'ai pas vu un mot là-dessus dans le pacte du gouvernement. Ce sont des entreprises publiques. Elles doivent le rester. Je suis formel. Mais si la SNCB veut affronter la concurrence, elle doit se renforcer et posséder une souplesse nécessaire pour cette adaptation au marché. Car c'est le marché qui va décider si le rail belge fonctionne bien ou non.
HR garantissait l'unicité du statut de cheminot. Cela signifie que, demain, la contractualisation deviendra la norme pour le rail ?
Contractualisation ne constitue pas un mot tabou, à mon sens. Elle existe dans plein de secteurs et je ne pense pas que les travailleurs s'en plaignent. Le gouvernement ne reviendra pas sur les droits acquis. Ça ne signifie pas que, dans le futur, ils seront acquis pour tous ceux qui rentrent dans l'entreprise. Est-ce que je peux être plus clair que ça ?
